Femmes dans la Résistance française : ces rôles invisibles qui ont fait basculer la guerre

Photographie d epoque evoquant une agente de liaison de la Resistance francaise a velo dans la campagne

Sur les 1 038 Compagnons de la Libération désignés par de Gaulle, six sont des femmes. Six. Pourtant, dans les blocks de Ravensbrück, environ 5 000 Françaises survivent ou meurent chaque année, dont un tiers de résistantes selon les comptages de l’ethnologue Germaine Tillion. Le décalage entre les médailles et les corps déportés résume tout. Pendant quatre ans d’Occupation, les Françaises ont tapé à la machine des journaux clandestins, transporté des explosifs dans leurs paniers de courses, hébergé des aviateurs alliés, dirigé le réseau Alliance après l’arrestation de son fondateur. Et puis elles sont rentrées chez elles. Sans demander de statut. Sans réclamer la moindre reconnaissance.

Cet article reprend chacun des rôles tenus par ces résistantes, des plus invisibles aux plus exposés, en s’appuyant sur les travaux des historiens Olivier Wieviorka, Paula Schwartz, Rolande Trempé et Marie Granet. On y croise Lucie Aubrac, Berty Albrecht, Marie-Madeleine Fourcade, mais aussi Hélène Studler, Madeleine Riffaud, Jeanne Bohec, Catherine Varlin. Toutes ces résistantes ont fait ce que la société française d’avant-guerre leur interdisait pourtant de faire : exister hors du foyer.

Combien étaient-elles ? Les chiffres d’une présence longtemps minorée

Les estimations varient selon les sources et les périodes. L’historien Olivier Wieviorka avance une fourchette de 10 à 16% des effectifs de la Résistance intérieure française, et environ 15% des déportés politiques. Sur 44 000 médailles de la Résistance attribuées aux survivants après-guerre, 10% reviennent à des femmes, soit environ 4 400 décorations. Un chiffre qui paraît faible, mais qu’il faut lire en contexte.

L’historienne Rolande Trempé a démontré dans ses travaux que ce pourcentage a été systématiquement sous-évalué. Pourquoi ? Parce que beaucoup de tâches féminines (héberger, ravitailler, taper des tracts, faire passer des messages) n’étaient pas reconnues comme des actes de résistance dans les années 1940. Parce que les femmes elles-mêmes ne se considéraient pas comme des résistantes : Lucie Aubrac voit ses premières actions de l’automne 1940 comme « une question de conscience », pas un engagement militaire. Marie Granet, historienne et résistante, le résume sobrement : faire une histoire exhaustive de la Résistance reste impossible, parce que beaucoup ont repris leur vie après-guerre sans jamais en parler.

Ces chiffres prennent un autre sens quand on les rapporte au contexte. En 1940, les Françaises n’ont pas le droit de vote. Elles ne peuvent pas, _de jure_, travailler sans l’autorisation de leur mari. Le régime de Vichy adopte une politique nataliste qui les pousse à rester au foyer : médailles, allocations supplémentaires pour les mères de famille de trois enfants et plus, divorce interdit dans les trois ans suivant le mariage. Comme l’écrit Wieviorka : « Bien des obstacles se dressaient à l’entrée des femmes en Résistance, ce qui incite à considérer les pourcentages présentés comme relativement élevés ».

Pourquoi si peu de combattantes ? Le poids des préjugés sous Vichy

Les femmes qui rejoignent les organisations militaires reçoivent rarement un accueil favorable. Paula Schwartz, qui a étudié la politique des sexes sous Vichy, parle de « peu de partisanes », c’est-à-dire de femmes ayant pris les armes. Les chefs de réseau les considèrent comme incapables de manier des armes. On les cantonne à des postes non combattants : agentes de liaison, dactylographes, repérage des lieux avant les attentats, transport d’explosifs.

Plusieurs facteurs expliquent cette situation. D’abord la condition féminine d’avant-guerre, déjà évoquée. Ensuite le mode de formation des résistants : le repli dans les maquis prend une forme militaire qui exclut souvent les femmes. Enfin, la politique nataliste de Vichy crée une pression sociale forte sur les jeunes mères. Yvette Farnoux, résistante juive, le dit sans détour : « Il y à peu de gens qui ont eu autant de facilité que moi pour entrer dans la bagarre. J’étais jeune, je n’avais pas d’attaches. Les femmes mariées étaient forcément moins disponibles. »

Quelques-unes ont néanmoins rejoint les combattants du maquis du Vercors, malgré les réticences initiales.

D’où le profil particulier des résistantes : majoritairement jeunes, souvent célibataires ou sans enfants, parfois adolescentes. Une forte proportion de juives françaises ou naturalisées, qui n’ont rien à perdre puisqu’elles sont condamnées à mort par leur seule identité. Des républicaines espagnoles réfugiées dans le sud-ouest depuis la Retirada de 1939. Des assistantes sociales qui basculent dans la clandestinité par leur métier. Et puis ces germanophones, des Allemandes ou des Autrichiennes ayant fui le nazisme, qui s’infiltrent avec des papiers d’Alsaciennes dans la Wehrmacht pour mener des actions de propagande antinazie.

Cette situation était exacerbée par le Statut des Juifs sous Vichy, qui légiférait contre ses propres citoyens.

Agentes de liaison : les yeux et les oreilles de la Résistance

Agentes de liaison : les yeux et les oreilles de la Résistance

Le téléphone n’est pas sûr, le courrier est censuré. Pour faire circuler les messages entre cellules, il faut des humains. Et les humains les moins suspects pour les Allemands sont des femmes faisant leurs courses. Les agentes de liaison deviennent l’épine dorsale du renseignement résistant.

Leur rôle était souvent complémentaire à celui des agents du SOE, qui opéraient dans les réseaux de la Résistance française.

Le travail consiste à transmettre des messages, traverser parfois la France entière, passer la ligne de démarcation entre zone occupée et zone libre. Le carburant étant rationné, elles utilisent surtout des vélos. À Paris, ça leur évite le métro où les contrôles allemands sont fréquents. En province, ça permet d’emprunter les petits chemins de campagne. Nancy Wake, une Australienne installée en France avant-guerre, couvre 300 km en 72 heures. La docteure Geneviève Congy utilise ses visites à vélo à ses patients de la région de Brie-Comte-Robert pour délivrer des messages.

Les règles de sécurité sont strictes. Un battement d’une heure minimum entre deux rendez-vous, interdiction de s’asseoir dans un café pour ne pas être repérée. Quand elles sont arrêtées, les autorités allemandes considèrent qu’elles détiennent des informations précieuses. La torture est systématique. La réputation d’élégance des Françaises joue parfois en leur faveur : remettre ses bas devient une astuce pour vérifier si on est suivie. Ida Bourdet dupe les Allemands venus fouiller chez elle en les convainquant de revenir le lendemain, ce qui lui laisse la nuit pour fuir. France Pejot évite l’arrestation en faisant du charme aux soldats venus la chercher.

Les résistantes deviennent aussi des actrices. Lucie Aubrac se fait passer pour la victime d’un séducteur lors d’une opération. Berty Albrecht simule la folie après son arrestation. Clara Malraux, vivant avec de faux papiers, a pour mission de fréquenter des soldats allemands afin de repérer les plus démotivés et tenter de les retourner. Une mission dangereuse où il lui faut différencier les vrais soldats désabusés des agents de la Gestapo qui s’infiltrent dans le même but.

Imprimeuses et plumes clandestines : les femmes derrière la presse de l’ombre

La Bibliothèque nationale de France conserve plus de 1 000 titres de journaux clandestins parus pendant l’Occupation. Une cinquantaine s’adressent spécifiquement aux femmes. Les Françaises tiennent un rôle central dans la fabrication, l’impression et la distribution de cette presse interdite.

Aux débuts de _Combat_, le journal d’Henri Frenay et Berty Albrecht, les premiers numéros sont une douzaine de feuillets reproduits au papier carbone. Berty Albrecht les distribue à la main. Quand le journal se procure une machine à polycopier, elle demande à Jacqueline Bernard de dactylographier les numéros. Le _Bulletin de presse de la France combattante_ est imprimé par deux femmes cachées dans une abbaye. Le journal _Défense de la France_ sort de presses dont l’emplacement reste secret, dont une dans l’appartement parisien de Maryse Guthmann. Geneviève de Gaulle-Anthonioz, future présidente d’ATD Quart Monde et nièce du Général, recrute une équipe de jeunes filles qui plient les feuilles, les mettent sous enveloppe et les distribuent dans les boîtes aux lettres parisiennes.

Le contenu de cette presse féminine résistante mérite attention. Certains journaux appellent à se rebeller contre le rationnement. D’autres donnent des conseils pratiques pour la vie sous occupation. En janvier 1944, les _Cahiers_ de _Défense de la France_ publient une série d’articles militant pour le droit de vote des femmes, qui sera accordé par ordonnance du Gouvernement provisoire le 21 avril 1944. Quelques mois plus tard, les Françaises votent pour la première fois.

Assistantes sociales : résister par l’aide aux prisonniers

C’est le secteur où, paradoxalement, les femmes occupent majoritairement les postes de commandement. L’historiographie l’a longtemps délaissé. Pourtant les services sociaux clandestins se développent dans toute la France pendant l’Occupation, certains comités tournés vers l’aide aux réfractaires au Service du travail obligatoire (STO), d’autres vers les prisonniers de guerre.

Tolérés par Vichy, ces réseaux n’ont pourtant pas l’autorisation d’entrer légalement dans les prisons et les camps avant la Libération. Pour contourner l’interdiction, les assistantes sociales clandestines se mettent en relation avec leurs collègues accréditées. Certaines obtiennent l’accès aux prisons et y transmettent des messages cachés dans le linge propre, ou dans des grilles de mots croisés servant à emballer les paquets. Elles fournissent aussi vêtements et faux papiers aux évadés.

Madeleine Baudoin se procure des tickets de rationnement par tous les moyens pour les résistants entrés dans la clandestinité, qui ont perdu leurs revenus. Hélène Studler, fille de la Charité de Metz dans une ville annexée par le Reich, monte un réseau d’évasion qui sauve des milliers de prisonniers et de réfractaires. Elle organise notamment l’évasion de François Mitterrand, celle de Boris Holban (fondateur des FTP-MOI) en mars 1942, et participe à celle du général Giraud le 17 avril 1942. Ce qu’on prend pour un travail social cache souvent des opérations qui valent leur peine de mort à celles qui les conduisent.

Ravitaillement et hébergement : la résistance par la maison

Héberger un clandestin pendant l’Occupation, c’est un acte qui peut conduire au peloton d’exécution. Les femmes sont en première ligne sur ce volet, dès 1940. Elles récupèrent les évadés des camps, accueillent les réfractaires au STO, cachent des aviateurs alliés tombés en France. Elles protègent aussi des réfugiés d’Alsace-Lorraine, ce qui peut leur valoir d’être fusillées pour trahison.

Dans les campagnes, des agricultrices ravitaillent les maquis. Blanche Gaillard hébergeait des résistants et fournissait les campements de maquisards installés dans les hauteurs de Saint-Saturnin-lès-Apt, qui récupéraient les armes parachutées par les avions alliés. Dénoncée, elle est fusillée dans sa ferme le 1er juillet 1944 par une unité de la 8e compagnie Brandebourg.

Les couvents féminins ouvrent leurs portes dès l’armistice de juin 1940, partant du principe que personne ne viendra chercher un fugitif masculin entre leurs murs. Ils servent de point d’entrée à des filières d’évasion entières. Quand la demande de logements sûrs explose, le mouvement Combat crée en 1943 une sorte d’agence immobilière clandestine, tenue par des femmes, chargée de trouver des appartements vides ou des familles prêtes à accueillir des hommes en cavale. Il fallait aussi habiller les aviateurs alliés (souvent plus grands que le Français moyen, ce qui complique le camouflage), les nourrir avec des cartes de rationnement non distribuées aux clandestins, et les occuper pendant les longues semaines où ils restent coupés du monde.

Claude Bourdet écrit dans ses mémoires : « On ne peut imaginer le repos et la détente que représente pour un clandestin la possibilité de se retrouver chaque soir dans un milieu fraternel, parmi des gens qui pensent la même chose que vous, qui vous approuvent, mais qui, pourtant, vivent normalement de la vie privée de toutes les familles de France. »

Quand les femmes prennent les armes : sabotage, FTP et maquis

Les combattantes restent rares mais elles existent. La plupart des femmes portant les armes sont enrôlées dans les maquis communistes et les Francs-tireurs et partisans (FTP), qui privilégient les formes de guerre moins conventionnelles : sabotage, embuscades. Bien qu’elles ne puissent pas toujours utiliser ces armes, elles sont souvent chargées de les transporter dans des caches sûres.

Seules deux femmes sont connues pour avoir dirigé un maquis. L’une d’elles est Georgette Gérard, dite « Claude ». Jeanne Bohec sillonne les routes de Bretagne pour apprendre aux maquisards le maniement des armes et des explosifs, ainsi que les techniques de sabotage. Elle a appris ces compétences à Londres auprès des Forces françaises libres avant d’être parachutée en France.

Quelques résistantes prennent les armes elles-mêmes. Germaine Lemaire abat un sous-officier allemand le 17 juin 1940, le jour même où Pétain appelle à cesser le combat. Madeleine Riffaud, des FTP, abat en plein jour de deux balles dans la tête un officier de l’armée d’occupation sur le pont de Solférino, le 23 juillet 1944. Elle a 20 ans. Plus tard, elle deviendra grand reporter pour _L’Humanité_, couvrant la guerre du Vietnam, et publiera des récits qui font autorité sur cette période.

On notera que les agentes du Special Operations Executive (SOE) britannique, parachutées en France pour appuyer la Résistance, sont officiellement officiers mais formées et employées comme sans-filistes ou secrétaires de circuits dirigés par des hommes. Le plafond de verre s’invite jusque dans la guerre.

Cheffes de réseaux : ces résistantes au commandement

Peu de femmes occupent un poste de commandement, mais certaines arrivent à la tête de structures majeures. Berty Albrecht cofonde le mouvement Combat avec Henri Frenay. Lucie Aubrac cofonde Libération-Sud. Raymonde Fiolet dirige Libération-Nord à Soissons et obtient le grade de capitaine FFI.

Marie-Madeleine Fourcade prend la tête du réseau Alliance après l’arrestation de son fondateur Georges Loustaunau-Lacau aux débuts de l’Occupation. Le réseau, l’un des plus importants de la France libre, alimente Londres en renseignements militaires. Marie-Louise Dissard dirige le réseau Françoise, qui rassemble plus de 200 résistants. Catherine Varlin prend le commandement de la 35e brigade des FTP-MOI à Toulouse, puis d’un maquis dans la Meuse, lorsque les hommes qui la dirigeaient sont arrêtés ou « grillés ». Suzanne Guyotat reçoit le commandement du mouvement Défense de la France pour la zone sud et organise la diffusion du journal entre Paris, Lyon et Grenoble.

Marie-Hélène Lefaucheux préside la section féminine de l’Organisation civile et militaire (OCM) et siège au comité parisien de Libération. Après-guerre, elle deviendra députée puis sénatrice. Suzanne Buisson cofonde le Comité d’action socialiste. Germaine Tillion, ethnologue de formation, devient l’un des chefs de la filière d’évasion Hauet-Vildé, qu’elle baptisera Groupe du musée de l’Homme. Pauline Gabrielle Gaillard, sous le nom de guerre Marie-Odile Laroche, dirige le réseau « Marie-Odile ».

Les résistantes espagnoles dans le Sud-Ouest

Le sud-ouest de la France, et l’Ariège en particulier, accueille à partir de 1939 plusieurs dizaines de milliers de républicains espagnols réfugiés. Beaucoup intègrent ensuite la Résistance française. Des femmes parmi eux. Neus Català, Conxita Grangé i Beleta dans la région de Toulouse, Frantxia Haltzuet au Pays basque, Mercedes Núñez Targa arrêtée par la Gestapo en Normandie. Toutes seront déportées dans les camps de concentration nazis, plusieurs à Ravensbrück.

Cette dimension transfrontalière est trop souvent oubliée dans les récits centrés sur Paris ou Lyon. Le maquis du sud-ouest doit beaucoup à ces combattantes hispaniques rompues à la guerre clandestine depuis la guerre d’Espagne. Une plaque sur la place Conchita-Grangé-Ramos à Bagnères-de-Luchon rappelle leur engagement, mais leur histoire reste largement à écrire.

Le prix de l’engagement : torture, prison, déportation à Ravensbrück

Pour les Allemands, chacun est responsable des agissements de ses proches. Les hommes risquent l’exécution, les femmes risquent la déportation. Dans les faits, les deux y passent. Les résistantes sont interrogées avec la même brutalité que leurs camarades masculins. Quand elles sont condamnées à mort, elles doivent être exécutées à la guillotine, mais beaucoup voient leur peine commuée en travaux forcés.

Le 7 décembre 1941, Heinrich Himmler fait parvenir à la Gestapo le décret _Nuit et brouillard_ (_Nacht und Nebel_). Les prisonniers résistants disparaîtront sans laisser de trace. Aucune information ne sera donnée sur leur lieu de détention ni sur leur sort. La famille reste dans l’incertitude. Cette mesure vise à briser l’élan résistant en frappant les esprits autant que les corps. Beaucoup de Françaises arrêtées passent par les prisons allemandes (Cologne, Sarrebruck, Saint-Wendel, Lübeck, Cottbus) avant les bagnes pour femmes (_Frauenzuchthaus_) ou les camps de concentration.

Ravensbrück, au nord de Berlin, devient le destination principale des résistantes françaises. L’effectif moyen est d’environ 5 000 Françaises. Selon Germaine Tillion, qui y a été déportée elle-même en 1943, un tiers d’entre elles sont des résistantes. Trois trains de déportées sont envoyés directement de Compiègne à Ravensbrück.

Le convoi du 24 janvier 1943, dit « convoi des 31000 », fait exception. Il emporte 230 femmes (Charlotte Delbo, Danielle Casanova, Adélaïde Hautval) directement à Auschwitz, le seul convoi de résistantes envoyé dans ce camp. Arrivées le 27 janvier, elles sont d’abord traitées comme les autres prisonnières. Au début de l’été 1943, leurs familles s’inquiètent : les premiers avis de décès arrivent en France. L’époux de Marie-Thérèse Fleury envoie le télégramme reçu de l’infirmerie d’Auschwitz, qui sera diffusé sur Radio Londres. Les survivantes du convoi sont mises en quarantaine puis transférées à Ravensbrück en janvier et août 1944, classées _Nuit et brouillard_, isolées dans le Block 32 où elles retrouvent Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion. Sur les 230 parties, 49 reviendront. Charlotte Delbo en témoignera dans une trilogie devenue référence : _Auschwitz et après_.

Tableau récapitulatif des rôles des femmes dans la Résistance

RôleTâches concrètesProfil dominantRisque encouru
Agente de liaisonTransmission de messages, passage de la ligne de démarcation, repérageJeunes femmes, célibataires, vélo personnelTorture en cas d’arrestation, déportation
Imprimeuse / journaliste clandestineDactylographie, impression, distribution de la presseUniversitaires, dactylographes, couventsArrestation, déportation NN
Assistante sociale clandestineAide aux prisonniers, faux papiers, tickets de rationnementProfessionnelles du travail socialExécution si liens prouvés avec un réseau
Hébergeuse / ravitailleuseAccueil de clandestins, aviateurs alliés, juifs traquésMères de famille, agricultrices, religieusesFusillade pour trahison
Combattante (rare)Sabotage, transport d’armes, attentatsMembres FTP / FTP-MOI, parachutées SOEExécution sommaire
Cheffe de réseauDirection de mouvements, coordination zonesFemmes éduquées, expérience politiqueToutes les sanctions ci-dessus
Agente du SOERadio, sabotage, formation au combatOfficières britanniques parachutéesExécution comme espionne

Après la guerre : une reconnaissance qui a tardé

À la Libération, les Françaises votent pour la première fois aux municipales d’avril 1945, puis aux législatives d’octobre. Le droit de vote, conquête politique majeure, s’inscrit dans la dynamique de leur engagement résistant. Mais la reconnaissance individuelle de leurs actes traîne en longueur.

Sur les 1 038 Compagnons de la Libération désignés par le Général de Gaulle, six femmes seulement reçoivent l’ordre : Berty Albrecht (à titre posthume), Émilienne Moreau-Évrard, Marie Hackin, Simone Michel-Lévy, Laure Diebold-Mutschler et Marcelle Henry. Six sur 1 038. Ce ratio (0,58%) ne reflète en rien leur part réelle dans la Résistance. Sur les 44 000 médailles de la Résistance attribuées aux survivants, 10% reviennent à des femmes. C’est mieux, mais loin de la part réelle des résistantes.

Pourquoi cet écart ? L’historienne Laurent Douzou, dans _La Résistance française : une histoire périlleuse_, avance plusieurs explications. Les femmes ne demandent pas leurs décorations. Beaucoup considèrent qu’elles ont « fait ce qu’il fallait faire », sans plus. Le statut d’« ancien combattant » ne les attire pas. Et puis le récit national d’après-guerre privilégie la figure du résistant armé, masculin, qu’on retrouve dans les défilés et les photographies officielles. L’agente de liaison à vélo, l’assistante sociale, la mère de famille qui héberge un aviateur n’entrent pas dans ce récit héroïque.

Il faudra attendre les années 1990 et 2000 pour que les historiens (Olivier Wieviorka, Paula Schwartz, Marie Granet, Claire Andrieu) remettent en lumière la diversité de l’engagement féminin. L’entrée au Panthéon de Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion en 2015 marque ce tournant mémoriel. Anna Marly, qui a composé la musique du _Chant des partisans_ alors qu’elle était cantinière au QG des Forces françaises libres à Londres, attend toujours son inhumation au Panthéon malgré des pétitions régulières.

FAQ sur les femmes dans la Résistance française

Combien de femmes ont participé à la Résistance française ?

Les estimations des historiens situent leur part entre 10 et 16% des effectifs de la Résistance intérieure française, soit environ 30 000 à 50 000 femmes selon les périodes et les définitions retenues. Le pourcentage est probablement sous-estimé, beaucoup d’actions féminines (hébergement, ravitaillement, transmission de messages) n’ayant jamais été comptabilisées comme des actes de résistance officiels.

Quelles sont les résistantes françaises les plus connues ?

Lucie Aubrac (cofondatrice de Libération-Sud), Berty Albrecht (cofondatrice de Combat), Marie-Madeleine Fourcade (cheffe du réseau Alliance), Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion, Madeleine Riffaud, Jeanne Bohec, Cécile Rol-Tanguy, Hélène Studler, Charlotte Delbo, Danielle Casanova et Anna Marly figurent parmi les noms les plus souvent cités. Six d’entre elles sont Compagnons de la Libération. Deux reposent au Panthéon depuis 2015 : Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion.

Pourquoi y a-t-il eu peu de combattantes armées dans la Résistance ?

Plusieurs raisons se cumulent. Les chefs de réseau jugent souvent les femmes inaptes au maniement des armes. Le repli dans les maquis prend une forme militaire qui exclut les femmes. La condition féminine d’avant-guerre (pas de droit de vote, dépendance légale au mari) limite l’engagement. La politique nataliste de Vichy enferme beaucoup de femmes au foyer. Enfin, le rôle social attendu d’une mère pèse sur les jeunes femmes mariées avec enfants. Seules deux femmes ont dirigé un maquis, dont Georgette Gérard.

Qu’est-ce que le décret Nuit et Brouillard et combien de résistantes en ont été victimes ?

Le décret _Nacht und Nebel_, signé par Heinrich Himmler le 7 décembre 1941, prévoit que les résistants des pays occupés disparaissent sans laisser de trace en Allemagne, sans information à leurs familles. Cette mesure vise à briser l’élan résistant. Plusieurs centaines de Françaises ont été déportées sous ce régime, principalement à Ravensbrück, où l’effectif moyen de Françaises est d’environ 5 000, dont un tiers de résistantes selon Germaine Tillion.

Quel rôle ont joué les femmes dans la presse clandestine ?

Un rôle central. Elles dactylographient, impriment, distribuent les journaux interdits. Sur les 1 000 titres clandestins recensés par la BnF, une cinquantaine s’adressent spécifiquement aux femmes. Berty Albrecht distribue les premiers numéros de _Combat_ à la main. Geneviève de Gaulle-Anthonioz organise la distribution de _Défense de la France_ à Paris avec une équipe de jeunes filles. Maryse Guthmann héberge une presse dans son appartement. Les _Cahiers_ de _Défense de la France_ militent en janvier 1944 pour le droit de vote des femmes, accordé par ordonnance le 21 avril 1944.

Combien de femmes ont été déportées pour faits de résistance ?

Environ 7 000 résistantes françaises ont été déportées dans les camps de concentration nazis, principalement à Ravensbrück. Le convoi du 24 janvier 1943 dit « convoi des 31000 » fait exception en envoyant 230 femmes directement à Auschwitz, dont 49 seulement sont rentrées. Charlotte Delbo, l’une des survivantes, a témoigné dans la trilogie _Auschwitz et après_, considérée comme un texte majeur de la littérature concentrationnaire.

Pourquoi seulement 6 femmes Compagnons de la Libération sur 1 038 ?

L’ordre de la Libération créé par de Gaulle en novembre 1940 reconnaît surtout les engagements militaires et la France libre. Or peu de femmes ont accès aux postes de direction militaires. Le récit national d’après-guerre privilégie la figure du résistant armé masculin. Beaucoup de résistantes n’ont pas demandé de reconnaissance officielle, considérant qu’elles avaient « fait ce qu’il fallait ». Cette sous-représentation reste un débat historique vif, alimenté par les travaux de Claire Andrieu et Olivier Wieviorka.

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