Camp du Vernet d’Ariège : histoire d’un camp d’internement méconnu de la République française

Piliers de l'entrée du mémorial du camp du Vernet d'Ariège

Au bord de la route nationale 20, à quelques kilomètrès au nord de Pamiers, un simple panneau signale ce qui fut l’un des camps d’internement les plus durs du territoire français entre 1939 et 1944. Le camp du Vernet d’Ariège a vu passer près de 40 000 personnes issues de 54 nationalités différentes. Des républicains espagnols en déroute, des communistes allemands, des brigadistes internationaux, puis des familles juives raflées dans toute la région. Trois visages pour un même lieu. Une histoire que la République a longtemps préféré oublier.

Aux origines du camp : un terrain militaire de la Grande Guerre

Le terrain du Vernet n’a pas été créé pour enfermer des civils. Il sort de terre en juin 1918, à la fin de la Première Guerre mondiale, pour accueillir des troupes coloniales venues combattre sur le sol français. Tirailleurs sénégalais, travailleurs indochinois, contingents d’Afrique du Nord : le site sert alors de centre de regroupement militaire.

Après l’armistice de 1918, le lieu change d’usage. Il devient un camp de détention pour prisonniers allemands et autrichiens, le temps des accords de paix. Puis, pendant tout l’entre-deux-guerres, le site sommeille. Il sert de dépôt de matériel militaire. Rien ne laisse présager ce qui va s’y jouer vingt ans plus tard.

Le camp occupe 50 hectares, traversés par la voie ferrée Toulouse-Foix. Sa position est stratégique : une gare en bordure immédiate (la future gare du Vernet-d’Ariège), une route nationale juste à côté, et un département enclavé dans les Pyrénées, éloigné des grandes villes. Quand le gouvernement Daladier cherche en 1938 des sites isolés pour rassembler les « étrangers indésirables », le Vernet coche toutes les cases.

Février 1939 : l’arrivée des républicains espagnols de la Retirada

La bascule intervient le 26 janvier 1939. Ce jour-là, Barcelone tombe aux mains des franquistes. En quelques semaines, près de 500 000 réfugiés espagnols déferlent sur la frontière pyrénéenne. Civils, femmes, enfants, miliciens de la guerre civile : la France découvre l’ampleur d’un exode qui prend le nom de Retirada.

Les autorités françaises, débordées, parquent les arrivants sur les plages d’Argelès et de Saint-Cyprien, dans les Pyrénées-Orientales. Rapidement, le gouvernement trie. Les combattants les plus aguerris, ceux qu’on juge « les plus dangereux », sont transférés vers le camp du Vernet d’Ariège. Une « commission de recherche de camps de concentration » siégeant à Foix prend la décision en février 1939.

Le premier contingent massif arrive autour du 12 février : environ 9 000 hommes de la 26e division de la colonne Durruti, du nom du célèbre anarchiste catalan mort en 1936 à Madrid. Viennent s’y ajouter des combattants des Brigades internationales, transférés depuis Gurs, dans les Basses-Pyrénées. En quelques semaines, le Vernet compte jusqu’à 15 000 internés au printemps 1939, pour une capacité prévue de quelques milliers.

Les conditions sont épouvantables. Les archives de l’Amicale du camp parlent de prisonniers « parqués comme du bétail, campant dans la boue et la neige, tout juste abrités par des abris de fortune, sous la surveillance des gardes mobiles et des troupes coloniales ». Il y a alors 19 baraques pour toute cette population. Cinquante environ deux mois plus tard. Entre mars et septembre 1939, 57 internés meurent de froid ou de faim, selon les registres retrouvés.

Le 13 mars 1939, le préfet de l’Ariège écrit au ministère de la Santé publique : « En raison de l’existence, dans mon département, de deux camps de concentration (15 181 miliciens)… ». Le terme de « camp de concentration » n’est pas une invention ultérieure : il figure en toutes lettres dans la correspondance officielle de l’époque.

Octobre 1939 : le virage vers un camp répressif pour

Octobre 1939 : le virage vers un camp répressif pour « étrangers indésirables »

Le 3 septembre 1939, la France entre en guerre contre l’Allemagne. Le statut du camp change du jour au lendemain. Les 22 septembre, les derniers Espagnols sont évacués en trois convois vers Septfonds, dans le Tarn-et-Garonne (7 276 personnes). Un noyau de 385 travailleurs reste sur place pour réaménager les baraques et cloisonner le site en quartiers distincts.

À partir d’octobre 1939, le Vernet devient officiellement un « camp répressif pour étrangers suspects ». Le premier convoi arrive du camp de Gurs le 2 octobre : 58 hommes de nationalités diverses. Puis d’autres affluent depuis Rieucros (en Lozère), depuis les prisons de Lyon, depuis les ports de la Méditerranée où ont été interceptés des marins étrangers.

Qui enferme-t-on au Vernet à cette période ? Des profils très variés, souvent des opposants politiques que le gouvernement Daladier juge dangereux :

Comme le camp de Drancy, le Vernet servira de lieu de transit avant la déportation vers les camps nazis.

  • Des communistes allemands et autrichiens du KPD et du KPÖ, réfugiés en France depuis 1933 pour fuir Hitler
  • D’anciens brigadistes des Brigades internationales, toutes nationalités confondues
  • Des anarchistes espagnols, italiens, russes
  • Des intellectuels antifascistes, des écrivains, des journalistes
  • Des travailleurs étrangers considérés comme « désobéissants » dans les Compagnies de Travailleurs Étrangers (CTE)

Parmi eux, un certain Arthur Koestler, journaliste hongrois naturalisé britannique, arrive au Vernet en octobre 1939. Il y reste jusqu’en janvier 1940. De cette expérience, il tirera un livre-choc publié en 1941 : « La Lie de la terre ». Le titre dit tout. Koestler y décrit un camp où la faim, le froid et la vermine sont les seuls maîtrès. Il place le Vernet parmi les pires camps français, avec une sévérité comparable à celle des camps allemands de l’époque.

D’autres noms connus passeront par ces baraques : le photographe Erwin Blumenfeld, l’écrivain Lion Feuchtwanger, le futur dirigeant est-allemand Hermann Axen, le peintre haïtien Carlos Duchatellier dont les croquis constituent aujourd’hui une source précieuse pour les historiens. Le Belge Léon Degrelle, fondateur du mouvement Rex, y séjourne aussi, dans une étonnante cohabitation avec ses futurs ennemis idéologiques.

1942-1944 : le camp devient un maillon de la Shoah

Un nouveau virage s’opère à l’été 1942. Les rafles anti-juives s’intensifient dans la zone sud, jusque-là sous contrôle de Vichy. L’Ariège, département frontalier avec l’Espagne, voit affluer des familles qui tentent de rejoindre Barcelone par les cols pyrénéens. Beaucoup sont arrêtées. Toutes sont dirigées vers le Vernet.

Le site se transforme en camp de transit pour les Juifs. Les convois partent vers Drancy, puis vers Auschwitz. Le 1er septembre 1942, un convoi emporte notamment une quarantaine d’enfants juifs âgés de 2 à 17 ans. Une plaque de la gare du Vernet-d’Ariège égrène aujourd’hui leurs prénoms. Certains n’avaient même pas fêté leur quatrième anniversaire.

Après l’opération Anton de novembre 1942 (l’invasion de la zone libre par la Wehrmacht), le camp passe sous contrôle allemand progressif. Les conditions de détention s’aggravent. Les fuites deviennent impossibles. Le Vernet appartient désormais au dispositif européen de la déportation.

Parmi les internés-résistants arrive dans ces années-là Joseph Bass, résistant juif français, fondateur du réseau André qui sauvera des centaines d’enfants juifs dans la région de Marseille avant d’être lui-même arrêté. Il survivra à sa déportation.

Les conditions de vie au camp : entre froid, faim et humiliations

Ce qui frappe les lecteurs des témoignages, c’est la densité humaine. 50 hectares pour 15 000 personnes au pic du printemps 1939, soit 30 000 habitants au kilomètre carré. Une densité comparable à celle des quartiers les plus saturés de Paris à la même époque, mais sans eau courante ni assainissement dignes de ce nom.

Le camp est divisé en quartiers étanches. Le quartier A pour les « politiques » (communistes, anarchistes, brigadistes). Le quartier B pour les « droits communs » et les travailleurs. Le quartier C pour les « suspects », souvent des Juifs étrangers. Chaque baraque abrite entre 200 et 300 personnes, dans des dortoirs en planches superposées. L’hiver, l’eau gèle dans les bidons. L’été, les mouches et la poussière rendent l’air irrespirable.

La nourriture dépend des périodes. Sous le régime de Vichy, la ration tourne autour de 700 à 900 calories par jour. Bien en dessous du minimum vital. Les colis de la Croix-Rouge suisse, quand ils parviennent au camp, sauvent littéralement des vies. Les dessins de Joseph Soos, peintre hongrois interné, montrent des hommes décharnés, des queues interminables pour les latrines (que les internés surnomment « les tinettes »), des scènes de corvée sous la surveillance de gardes en armes.

Quelques chiffres donnent la mesure du système. Sur les 14 701 Espagnols identifiés entre février et septembre 1939 :

  • 4 284 rapatriements vers l’Espagne franquiste (beaucoup finiront devant le peloton)
  • 1 127 engagements dans les Compagnies de Travailleurs Étrangers
  • 711 transferts vers d’autres camps des Pyrénées-Orientales
  • 121 émigrations vers l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud
  • 50 décès
  • 10 engagements dans la Légion étrangère

Le Polonais Adam Bogus, entré au Vernet le 7 octobre 1939, en sortira le 30 juin 1944 pour être déporté. Soit 4 ans, 8 mois et 23 jours d’enfermement. Il survivra.

Juin 1944 : l’évacuation et le « train fantôme » vers Dachau

L’épisode final se déroule en juin 1944, quelques jours après le débarquement de Normandie. Le 10 juin 1944, le bataillon Landesschützen no 726 de la Wehrmacht prend officiellement le commandement du camp. Les SS et la Gestapo sont déjà présents depuis plusieurs mois à Toulouse et à Foix.

Le 30 juin 1944, les 398 derniers internés sont évacués en bus et en camions vers Toulouse. De là, ils partent vers la gare de Toulouse-Raynal, où les attend un convoi qui entrera dans l’histoire sous le nom de « train fantôme ». Ce train mettra près de deux mois pour atteindre Dachau, en Bavière. D’où son surnom. Les rails sont coupés par les bombardements alliés et par les actions de la Résistance. Le convoi erre, rebrousse chemin, change de voie. Sur 543 déportés embarqués, beaucoup meurent en route, d’autres parviennent à s’évader.

Le camp du Vernet ferme officiellement à la fin juin 1944. Quand les FFI arrivent sur les lieux en août, ils ne trouvent plus que des baraques vides, des archives partiellement brûlées et un silence assourdissant.

Ce qu’il reste aujourd’hui : mémorial, musée et gare-wagon

Les bâtiments du camp n’existent plus. Ou presque. Il ne subsiste que deux piliers de l’ancienne porte d’entrée, un château d’eau en béton, et les maisons des gardiens situées de l’autre côté de la route nationale 20. Le reste a été démonté, incendié ou récupéré pour la reconstruction d’après-guerre.

Le Mémorial du camp d’internement du Vernet-d’Ariège se dresse depuis les années 1990 sur l’emplacement d’origine. Il regroupe un espace d’interprétation, des panneaux historiques pour chacune des 54 nationalités représentées, et un chemin commémoratif qui longe les anciens baraquements.

À quelques centaines de mètrès, la gare du Vernet-d’Ariège accueille un wagon commémoratif. Un wagon à bestiaux, identique à ceux qui ont emmené des milliers d’internés vers les camps d’extermination. À l’intérieur, une plaque identifie la quarantaine d’enfants juifs déportés le 1er septembre 1942 vers Auschwitz. Aucun n’est revenu.

Le cimetière du camp, situé sur la commune voisine de Saverdun, rassemble les tombes des internés décédés sur place. Plusieurs stèles y cohabitent : une stèle aux antifascistes, une autre aux « Résistants européens », des plaques de l’Union des étudiants juifs de France. Chaque mémoire a sa pierre. Cette coexistence dit beaucoup des luttes d’interprétation qui ont accompagné la reconnaissance tardive du lieu.

Au village du Vernet, un petit musée complète l’ensemble. Il présente les dessins de Carlos Duchatellier, des objets du quotidien des internés, des photographies originales. L’Amicale des Anciens internés politiques et résistants du camp de concentration du Vernet d’Ariège, créée dès 1946, l’anime bénévolement. Elle poursuit aussi un travail de recherche historique et publie régulièrement des études.

Les vestiges du camp et le cimetière sont protégés au titre des monuments historiques par décret du 3 mars 2019. Une reconnaissance tardive, arrachée après des années de pression des associations de mémoire, dans un département qui préfère souvent mettre en avant ses châteaux cathares et son tourisme vert.

Camp d’internement ou camp de concentration : un débat qui perdure

Sur les panneaux explicatifs du mémorial, vous verrez les deux expressions cohabiter. Le débat historiographique n’est pas tranché. L’historienne Annette Wieviorka, spécialiste de la Shoah, plaide pour réserver le terme « camp de concentration » aux camps du système nazi. Dans un article paru dans la revue « Vingtième Sièclé » en 1997, elle écrit : « Les camps nazis sont si présents dans nos esprits qu’un lecteur pressé peut penser qu’il y eut en France pendant la Grande guerre un système concentrationnaire. Car le camp nazi est devenu, à juste titre, la référence du mal absolu à l’aune duquel se mesure chaque situation d’internement. »

L’Amicale du Vernet défend la position inverse. Les documents administratifs de 1939-1944 utilisent massivement l’expression « camp de concentration » pour désigner le Vernet. Le préfet lui-même l’écrit noir sur blanc. Gommer ce vocabulaire reviendrait à gommer une part de la vérité historique.

Les deux thèses ont leur cohérence. Le Vernet n’était pas Auschwitz. On n’y gazait personne, on n’y pratiquait pas l’extermination industrielle. Mais on y mourait de faim, de froid, de maladie, sous la surveillance de gardiens français puis allemands. Ça compte. C’est cette zone grise, inconfortable pour la mémoire républicaine, qui fait du Vernet un lieu si particulier dans le paysage des camps français.

Visiter le camp du Vernet d’Ariège : infos pratiques

Le mémorial se trouve sur la commune du Vernet, entre Pamiers et Saverdun, accessible par la route nationale 20. Entrée libre, espace en plein air ouvert toute l’année. Le petit musée du village est ouvert en été, le mercredi et le samedi après-midi. L’Amicale organise chaque année, le dernier week-end de juin, une journée commémorative qui rassemble familles d’anciens internés, historiens et représentants des pays d’origine.

La zone libre et l’occupation allemande ont laissé en Ariège bien d’autres traces, notamment à travers la Seconde Guerre mondiale qui a marqué durablement le département. Le Vernet en est l’un des témoins les plus saisissants.

Questions fréquentes sur le camp du Vernet d’Ariège

Combien de personnes ont été internées au camp du Vernet entre 1939 et 1944 ?

Environ 40 000 personnes de 54 nationalités différentes ont été enfermées au camp du Vernet entre février 1939 et juin 1944. L’écrivain hongrois Peter Nádas, dont l’oncle a été interné sur place, avance le chiffre de 58 nations. La différence tient aux méthodes de décompte et aux mouvements de population au sein des CTE.

Arthur Koestler a-t-il vraiment été détenu au camp du Vernet ?

Oui. Arthur Koestler, journaliste hongrois d’expression anglaise, y a été interné d’octobre 1939 à janvier 1940 en tant qu’« étranger suspect ». Il en a tiré son livre « La Lie de la terre », publié en 1941, qui reste l’un des témoignages les plus connus sur la vie quotidienne dans le camp et sur la brutalité des gardiens.

Le camp du Vernet est-il un camp de concentration ou d’internement ?

Les deux termes se croisent dans les documents d’archives. Le préfet de l’Ariège parle lui-même de « camps de concentration » dès mars 1939. Les historiens contemporains, par souci de distinction avec le système nazi d’extermination, préfèrent souvent le mot « internement ». L’Amicale du Vernet revendique l’appellation « camp de concentration » pour respecter le vocabulaire de l’époque.

Où se trouve le cimetière du camp du Vernet ?

Le cimetière n’est pas au Vernet même, mais sur la commune voisine de Saverdun, à environ 3 kilomètrès. Il regroupe les tombes des internés décédés entre 1939 et 1944, ainsi que plusieurs stèles commémoratives installées après-guerre par différentes associations de mémoire.

Que voit-on aujourd’hui sur le site du camp ?

Les baraques ont été détruites. Il reste deux piliers de la porte d’entrée, un château d’eau, les maisons des gardiens, le mémorial à ciel ouvert avec ses panneaux par nationalité, et à quelques centaines de mètrès la gare du Vernet-d’Ariège avec son wagon commémoratif. L’ensemble est protégé au titre des monuments historiques depuis le 3 mars 2019.

Pourquoi appelait-on le convoi du 30 juin 1944 le « train fantôme » ?

Parce qu’il a mis près de deux mois pour atteindre Dachau, parti de la gare de Toulouse-Raynal. Les bombardements alliés, les sabotages de la Résistance et la désorganisation du réseau ferroviaire ont contraint le convoi à d’innombrables détours. Beaucoup de déportés sont morts en route. D’autres se sont évadés lors des arrêts prolongés en rase campagne.

Le camp du Vernet d’Ariège est-il classé monument historique ?

Oui, depuis le décret du 3 mars 2019. Les vestiges du camp (piliers, château d’eau, maisons des gardiens) ainsi que le cimetière de Saverdun sont inscrits au titre des monuments historiques. Cette reconnaissance a été obtenue après plusieurs décennies de mobilisation de l’Amicale et des associations locales.

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