Transmission de la mémoire de la Shoah aux jeunes générations : enjeux, lieux et méthodes

Livre d'histoire ouvert sur un pupitre d'école, page consacrée à la Seconde Guerre mondiale

En janvier 2025, le monde a commémoré les quatre-vingts ans de la libération d’Auschwitz-Birkenau. À cette occasion, une cinquantaine de survivants seulement ont pu se rendre sur place. La plupart avaient plus de quatre-vingt-dix ans. Quelques mois plus tard, certains d’entre eux étaient déjà morts. Ce constat dit toute la difficulté du moment présent : on passe d’une mémoire portée par des voix vivantes à une mémoire qu’il faudra demain transmettre sans eux. Six millions de Juifs européens ont été assassinés entre 1941 et 1945, dont environ un million cinq cent mille enfants. La question qui se pose aux familles, aux enseignants, aux musées et aux pouvoirs publics n’est plus seulement de raconter. Il s’agit de relayer, d’inventer des formes nouvelles, et de garder vivace une histoire que les jeunes générations n’ont connu que par les manuels.

Pour comprendre l’ampleur du système concentrationnaire nazi, notre article sur l’histoire d’Auschwitz apporte des éclairages essentiels.

Pourquoi transmettre maintenant : l’urgence d’un relais

Le mot hébreu Shoah, qui veut dire « catastrophe », s’est imposé en France dans les années 1980 pour désigner spécifiquement l’extermination des Juifs d’Europe par l’Allemagne nazie. Avant lui, on parlait de « génocide juif » ou de « solution finale », ce dernier terme repris du vocabulaire des bourreaux eux-mêmes. L’usage de Shoah renvoie aujourd’hui à un événement reconnu comme singulier dans l’histoire du XXe sièclé, par son ampleur, son caractère systématique et la volonté nazie d’effacer un peuple entier de la surface de l’Europe.

Pendant longtemps, la transmission s’est faite par la parole des survivants. Simone Veil, déportée à Auschwitz à seize ans, Marceline Loridan-Ivens, Ginette Kolinka, Henri Borlant ont parcouru pendant des décennies les collèges et les lycées français pour témoigner. Aujourd’hui, ces voix s’éteignent. Ginette Kolinka, née en 1925, est l’une des dernières à pouvoir encore se déplacer dans les classes. Demain, il n’y aura plus personne pour dire « j’y étais ».

Ce passage s’accompagne d’un autre défi. Les attentats antisémites des dernières années, l’attaque du 7 octobre 2023 en Israël, la montée des discours négationnistes sur les réseaux sociaux et la persistance de stéréotypes ancestraux font de la mémoire de la Shoah un sujet brûlant. Selon une enquête de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, près d’un jeune sur quatre, en France, n’a jamais entendu parler d’Auschwitz avant d’arriver au collège. L’enjeu est donc double : transmettre une histoire et désamorcer une haine qui revient.

À l’école : un enseignement balisé par les programmes

L’Éducation nationale a inscrit la Shoah dans les programmes officiels depuis 2002. Trois moments du cursus la couvrent. En CM2 d’abord, dans une approche très simple, qui s’appuie souvent sur le journal d’Anne Frank ou sur l’album Otto, autobiographie d’un ours en peluche. En troisième ensuite, dans le cadre du chapitre sur la Seconde Guerre mondiale, avec une étude des camps, des rafles et du système concentrationnaire. En première enfin, où l’analyse devient plus exigeante : généalogie de l’antisémitisme, mécanique du génocide, procès d’après-guerre, mémoires officielles.

Le portail Éduscol du ministère met à disposition des enseignants des fiches détaillées, des bibliographies, des programmes de films et des liens vers les ressources des musées. Une rubrique entière s’intitule « Enseigner la Shoah » et rassemble plus de cent documents pédagogiques. Le Concours national de la Résistance et de la Déportation (CNRD), créé en 1961 par le ministère Lucien Paye, fait participer chaque année environ 40 000 élèves de troisième, de lycée et de classes préparatoires. C’est l’un des plus anciens concours scolaires de France et le seul à faire travailler des élèves à la fois sur des archives et sur une écriture personnelle nourrie de témoignages.

Mais la transmission scolaire connaît ses limites. Certaines classes refusent de participer, certains élèves contestent les faits, certains enseignants se sentent démunis face à des provocations. Le Mémorial de la Shoah forme chaque année près de 4 500 professeurs sur ces questions. C’est aussi pour cela que la formation continue est devenue un maillon nécessaire de la chaîne.

Face à cette sombre histoire, certaines lueurs d’humanité persistent, comme en témoignent les actions des Justes parmi les Nations qui ont sauvé des milliers de vies.

Les lieux de mémoire à visiter avec des jeunes

Les lieux de mémoire à visiter avec des jeunes

Visiter un lieu change tout. Une fiche dans un manuel ne pèse pas autant qu’un baraquement, un mirador, un nom gravé. La France compte plusieurs sites majeurs.

Le Mémorial de la Shoah à Paris, situé dans le Marais, accueille environ 200 000 visiteurs chaque année, dont une grande part de scolaires. Son exposition permanente retrace la persécution des Juifs en Europe et présente le Mur des Noms, où sont inscrits les 76 000 Juifs déportés depuis la France. Une annexe a ouvert à Drancy en 2012, en face de l’ancien camp d’internement transformé en cité. À Orléans, le Cercil-Musée Mémorial des enfants du Vel d’Hiv conserve la mémoire des 4 700 enfants juifs passés par les camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande. À Chambon-sur-Lignon, la Maison de la mémoire raconte le sauvetage de plusieurs milliers de Juifs par les habitants du plateau cévenol.

La persécution des Juifs en France est également marquée par la rafle du Vel d’Hiv, un événement clé de la collaboration française.

L’Ariège a aussi son lieu de mémoire : le Camp du Vernet d’Ariège, ouvert en 1939 pour interner les républicains espagnols, puis transformé en camp d’internement administratif sous Vichy. Plus de 40 000 personnes y sont passées, dont des Juifs étrangers déportés vers Drancy puis vers Auschwitz. L’amicale des anciens internés a sauvegardé une partie des baraquements et propose chaque année des visites guidées pour les groupes scolaires. Le travail mené avec le collège Victor Hugo de Lavelanet a permis à plusieurs promotions d’élèves de croiser archives départementales et sources orales.

Pour les classes qui en ont les moyens, le voyage à Auschwitz-Birkenau reste l’expérience la plus marquante. Le Mémorial de la Shoah organise plusieurs voyages par an, encadrés par des historiens et des survivants. Les conditions sont strictes : préparation pédagogique en amont, restitution écrite après le retour, accompagnement psychologique si besoin. Environ 1 500 élèves français font ce voyage chaque année.

Les témoignages : voix recueillies pour ceux qui n’ont pas vu

Quand les derniers témoins auront disparu, il restera leurs paroles enregistrées. C’est cette intuition qui a poussé Steven Spielberg, après le tournage de La Liste de Schindler en 1993, à créer la USC Shoah Foundation. En cinq ans, cette institution a filmé plus de 55 000 témoignages de survivants dans 56 pays et 32 langues. Ces interviews durent en moyenne deux heures et demie. Elles forment aujourd’hui l’une des plus grandes collections d’archives orales jamais constituées sur un sujet. Une partie est accessible librement en ligne, une autre est réservée aux chercheurs et aux enseignants inscrits.

En France, l’Institut national de l’audiovisuel (INA) conserve les archives télévisées de plusieurs émissions historiques où ont parlé Simone Veil, Marceline Loridan, Élie Wiesel et tant d’autres. Le film Shoah de Claude Lanzmann, sorti en 1985, reste un monument de neuf heures et demie composé uniquement de témoignages directs et de plans contemporains des lieux. Plus accessible pour des collégiens, le film Le Fils de Saul de László Nemes (2015), Grand Prix à Cannes, plonge le spectateur dans l’enfer d’Auschwitz par le regard d’un Sonderkommando.

Du côté des livres, Si c’est un homme de Primo Levi (1947), Auschwitz et après de Charlotte Delbo (1965-1971) ou La Nuit d’Élie Wiesel (1958) sont les références que les enseignants conseillent dès le lycée. Pour les plus jeunes, Le Journal d’Anne Frank reste le plus lu, complété aujourd’hui par les récits de Ginette Kolinka, dont Retour à Birkenau (2019) a touché un large public.

La famille, première courroie de transmission

L’historienne américaine Marianne Hirsch a forgé en 1992 le concept de post-memory pour décrire ce que vivent les enfants et petits-enfants de survivants. Une mémoire qui n’est pas la leur, qu’ils n’ont pas vécue, mais qui les habite tout de même parce qu’elle a été transmise par des silences, des cauchemars, des phrases lâchées au détour d’un repas, ou par des photos accrochées au mur. Cette post-mémoire a façonné des écrivains comme Patrick Modiano, dont l’œuvre entière tourne autour d’un père juif réfugié pendant la guerre, ou Art Spiegelman, fils de rescapé d’Auschwitz, auteur de la bande dessinée Maus.

Dans les familles juives, la transmission est souvent passée par les célébrations. Le repas de Yom HaShoah, la journée de commémoration fixée au 27 nissan du calendrier hébraïque, rassemble les générations autour de la lecture de noms. La cérémonie de Yad Vashem à Jérusalem est diffusée en direct. Ces moments structurent une mémoire familiale qui se passe parfois à voix basse, parfois à voix haute, et qui sert d’ancrage à l’identité juive d’aujourd’hui.

Mais la transmission familiale a aussi ses zones d’ombre. Beaucoup de survivants ont longtemps refusé de parler, par pudeur, par culpabilité, ou parce qu’ils sentaient que personne ne voulait vraiment entendre. Simone Veil a raconté que pendant des années, à son retour en 1945, personne dans son entourage ne lui demandait rien sur les camps. Ce silence-là, c’est aussi une part de l’histoire que les enfants ont à recomposer.

Les supports culturels et numériques : BD, films, jeux

Les nouveaux médias ont changé la donne. La bande dessinée Maus d’Art Spiegelman, prix Pulitzer en 1992, a été un tournant : représenter les nazis en chats et les Juifs en souris pour raconter l’extermination, c’était briser le tabou du dessin sur ce sujet. Depuis, des dizaines de BD ont pris le relais : Auschwitz de Pascal Croci, Deuxième génération de Michel Kichka, Tamara d’Aurélien Ducoudray, ou la série Le Convoi qui retrace les déportations depuis la France.

Le cinéma a produit des œuvres majeures dans tous les registres. Le Pianiste de Roman Polanski, La Vie est belle de Roberto Benigni, Lacombe Lucien de Louis Malle, plus récemment La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer (Oscar 2024) montrent qu’il reste possible de raconter sans tomber dans le pathos ou le voyeurisme. Le débat sur la « fiction » de la Shoah n’est pas clos, mais ces films sont devenus des supports pédagogiques de premier plan.

Le numérique pousse les choses plus loin. La USC Shoah Foundation a développé un projet appelé « Dimensions in Testimony » : un témoin survivant est filmé pendant plusieurs jours sous trente caméras simultanées, répondant à des centaines de questions. Le résultat est ensuite projeté en hologramme. Un élève peut alors poser sa question à un témoin qui répond, alors même que celui-ci est mort depuis plusieurs années. Le Mémorial de l’Illinois en a installé un en 2017. La technologie soulève des questions éthiques, mais elle apporte une réponse concrète au défi de l’après-témoins.

Sur les réseaux sociaux, des comptes comme @eva.stories sur Instagram, lancé en 2019, ont raconté l’histoire d’Eva Heyman, jeune fille hongroise assassinée à Auschwitz, sous la forme d’une fausse story qu’elle aurait postée si Instagram avait existé en 1944. Trois millions de comptes ont suivi le récit en quelques jours. Polémique, le format ouvre une voie nouvelle, celle d’une mémoire que les adolescents peuvent rencontrer sur leur propre terrain.

Faire face à l’antisémitisme dans la salle de classe

Tous les enseignants qui ont enseigné la Shoah le savent : il y a parfois des résistances. Un élève qui rit pendant la projection d’un documentaire. Un autre qui lâche « ça suffit, on en parle trop ». Un troisième qui répète des théories complotistes apprises sur TikTok. Ces situations sont devenues plus fréquentes depuis le tournant des années 2010, et les attentats de 2015 puis de 2023 les ont aiguisées.

Plusieurs associations accompagnent les enseignants face à ces difficultés. Le Mémorial de la Shoah propose une ligne d’écoute pour les professeurs en difficulté. L’association Convivencia organise des rencontres entre jeunes de quartiers populaires et survivants. Le DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT) édite chaque année des kits pédagogiques pour traiter ces questions sans esquiver les tensions. La meilleure réponse, disent ces acteurs, est rarement la confrontation frontale. C’est plutôt l’écoute, le travail sur les sources, et le retour aux faits.

L’enjeu dépasse le cadre scolaire. Quand un humoriste banalise la Shoah dans un sketch, quand un dirigeant politique compare une mesure sanitaire à l’étoile jaune, quand une caricature glisse de la critique d’un État à la haine d’un peuple, c’est toute la chaîne mémorielle qui s’effrite. Transmettre la Shoah aux jeunes, c’est aussi leur donner les outils pour repérer ces glissements et y résister.

Les acteurs institutionnels qui accompagnent les enseignants

Plusieurs structures épaulent le travail de transmission. Le Mémorial de la Shoah, fondé à Paris en 1956 par Isaac Schneersohn, reste l’institution de référence. Yad Vashem, créée à Jérusalem en 1953, accueille chaque année des dizaines d’enseignants français pour des stages de plusieurs semaines. L’United States Holocaust Memorial Museum (USHMM) à Washington met en ligne une encyclopédie multimédia traduite en seize langues, dont le français.

L’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA, en anglais), créée en 1998, fédère aujourd’hui 35 pays. Elle a établi une définition de travail de l’antisémitisme, reprise par la France en 2019, et publie régulièrement des recommandations sur l’enseignement de la Shoah, de l’antisémitisme et des autres génocides. L’UNESCO, depuis 2007, intègre la Shoah dans ses programmes mondiaux d’éducation à la tolérance.

Plus localement, en France, la Fondation pour la mémoire de la Shoah (FMS) finance plus de 300 projets par an : recherches, expositions, films, livres pédagogiques, voyages scolaires. Son budget annuel dépasse les 25 millions d’euros. Elle est le bras opérationnel qui permet à beaucoup d’initiatives, y compris dans des territoires ruraux comme l’Ariège, d’aboutir.

Questions fréquentes

Pourquoi parle-t-on de « Shoah » plutôt que d’« Holocauste » ?

Les deux termes désignent le même événement, mais leurs connotations diffèrent. « Holocauste » vient du grec et veut dire littéralement « sacrifice par le feu ». Beaucoup de Juifs récusent ce mot parce qu’il évoque une dimension religieuse qu’ils refusent d’accorder à l’extermination. « Shoah », mot hébreu signifiant « catastrophe », s’est imposé en France après le film de Claude Lanzmann en 1985. Dans le monde anglophone, on dit plutôt Holocaust.

À quel âge peut-on commencer à parler de la Shoah à un enfant ?

Les psychologues spécialisés recommandent d’attendre l’âge de neuf ou dix ans pour aborder la dimension du génocide. Avant, on peut parler du contexte historique (la Seconde Guerre mondiale, les persécutions, la résistance) sans entrer dans les détails de l’extermination. Le journal d’Anne Frank reste une bonne porte d’entrée pour les CM2. Otto, autobiographie d’un ours en peluche de Tomi Ungerer ouvre la conversation dès le CE2.

Comment vérifier qu’un site web dit la vérité sur la Shoah ?

Le négationnisme circule beaucoup sur internet, parfois habillé en « histoire alternative ». Quelques règles simples : croiser les sources avec des institutions de référence (Mémorial de la Shoah, Yad Vashem, USHMM, Eduscol), se méfier des sites sans auteur identifié, vérifier si le domaine est connu pour ses contenus complotistes. La loi française du 13 juillet 1990, dite loi Gayssot, sanctionne pénalement la contestation des crimes contre l’humanité reconnus par le Tribunal militaire international de Nuremberg.

Que peut-on faire concrètement en tant que parent ?

Quelques pistes : emmener ses enfants visiter un mémorial à partir de dix ou onze ans, regarder ensemble un film adapté à leur âge et en discuter ensuite, lire avec eux des livres qui ouvrent la conversation, participer aux commémorations du 27 janvier ou de la rafle du Vel d’Hiv en juillet. L’essentiel est de ne pas laisser les enfants seuls face à des images ou à des récits dont la charge émotionnelle est lourde. La parole adulte qui accompagne pèse plus qu’on ne le croit.

Quelle est la date officielle de commémoration en France ?

Deux dates coexistent. Le 27 janvier, journée internationale de commémoration des victimes de l’Holocauste, fixée par l’ONU en 2005 en référence à la libération d’Auschwitz le 27 janvier 1945. Et le dernier dimanche de juillet, journée nationale française à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’État français et d’hommage aux Justes de France, instituée par décret en 1993 en référence à la rafle du Vel d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942.

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