Filières d’évasion par les Pyrénées pendant la guerre : 33 000 traversées clandestines vers l’Espagne

Entre 1940 et 1944, la chaîne pyrénéenne devient l’une des dernières portes de sortie d’une Europe verrouillée par le Reich. Sur ce front silencieux, des sentiers de berger, des cols enneigés et des cabanes de pierre se muent en routes de la liberté. Les statistiques officielles parlent de 33 000 évasions réussies par le versant français, dont 782 par les hautes montagnes ariégeoises. Derrière ces chiffres, des aviateurs alliés abattus, des Juifs traqués, des réfractaires au STO, des volontaires de la France Libre. Et surtout des passeurs locaux, souvent anonymes, qui risquaient leur peau à chaque traversée.
Cette histoire mêle géographie, courage individuel et organisation clandestine. Voici ce que recouvrent réellement les filières d’évasion par les Pyrénées pendant la guerre, des grands réseaux internationaux aux bergers ariégeois qui guidaient leurs hôtes vers le col d’Agnes en pleine nuit.
La frontière espagnole, dernière porte de sortie d’une Europe verrouillée
L’armistice du 22 juin 1940 coupe la France en deux. Au nord, la zone occupée. Au sud, une zone dite libre administrée par Vichy. La frontière espagnole devient alors la seule échappatoire pour ceux qui veulent rejoindre Londres, Alger ou les forces alliées. Hitler n’obtient pas de Franco le droit de traverser l’Espagne, ce qui maintient ce pays dans un statut de non-belligérance assez ambigu pour servir de couloir… à condition d’y entrer sans se faire prendre.
L’Ariège occupe une position stratégique dans ce dispositif. Le département est frontalier avec l’Espagne et l’Andorre. Ses vallées encaissées, ses cols à plus de 2 000 mètrès et ses forêts profondes offrent des refuges naturels. Très vite, des réseaux d’évasion se forment à partir de Foix et de Saint-Girons. Les anciens militaires britanniques, belges, polonais cherchent à rallier une ambassade alliée. Les Juifs fuient les rafles. Les réfractaires au Service du Travail Obligatoire refusent de partir travailler pour l’industrie de guerre nazie.
Au début, les passages se font de manière artisanale. Des particuliers connaissant la montagne acceptent de guider un fugitif contre quelques billets, parfois gratuitement. Ces filières d’évasion par les Pyrénées pendant la guerre prennent vite une dimension plus structurée. Faux papiers, planques étagées sur le parcours, signaux convenus dans les fermes : la mécanique se rode au fil des mois.
Ces réseaux d’évasion s’inscrivaient dans un dispositif plus large de résistance organisée.
Les grands réseaux d’évasion : Comète, Pat O’Leary, Marie-Claire, Andalousie
Plusieurs filières internationales couvrent la chaîne pyrénéenne, du Pays basque jusqu’aux Pyrénées-Orientales. Quatre noms reviennent dans les archives.
- La ligne Comète : créée fin 1941 par la jeune Belge Andrée de Jongh, elle exfiltre principalement des aviateurs alliés depuis Bruxelles vers Gibraltar via le Pays basque français et Bilbao. Comète aurait sauvé environ 800 aviateurs jusqu’à sa décapitation par la Gestapo en 1943-1944.
- La ligne Pat O’Leary : organisée par le médecin belge Albert-Marie Guérisse alias Patrick O’Leary, elle opère depuis Marseille avec un point de passage privilégié dans les Pyrénées-Orientales. Plus de 600 évadés lui sont attribués.
- La ligne Marie-Claire : montée par Mary Lindell, infirmière britannique, elle reprend après le démantèlement partiel de Pat O’Leary. Plus modeste mais persistante jusqu’à la Libération.
- Le réseau Andalousie : actif dès 1943 pour le compte de la France Libre, il s’appuie sur les Pyrénées centrales et l’Ariège pour acheminer des volontaires vers Alger.
À côté de ces réseaux à dimension européenne, des structures plus locales prennent une place importante en Ariège. Le réseau Grimaud du colonel Fatigue, surnommé Gouazé, et le réseau Halard auraient conduit près de 500 évadés vers l’Espagne via l’Andorre entre 1939 et 1940. Un monument à Ax-les-Thermes en garde la mémoire, posé au bord de la rivière Ariège.
Le Chemin de la Liberté, entre Saint-Girons et Esterri d’Àneu
Le tracé qu’on appelle aujourd’hui Chemin de la Liberté relie Saint-Girons, en Couserans, à Esterri d’Àneu dans la Vall d’Àneu côté catalan. Le parcours dépasse 70 kilomètrès en quatre étapes, avec deux nuits à plus de 1 800 mètrès et un point culminant au-dessus du col de la Pale de la Clauère, vers 2 500 mètrès d’altitude.
Pendant la guerre, ce sentier est l’un des plus empruntés du département. Aviateurs anglais et américains abattus dans le Sud-Ouest, jeunes Français refusant le STO, familles juives recroquevillées sous des manteaux trop fins : tous le franchissent dans des conditions effroyables. Les statistiques compilées par les anciens combattants situent à 113 le nombre d’évasions réussies pour le seul mois de juin 1943 dans ce secteur. C’est le pic absolu, juste avant que la répression allemande ne s’abatte plus durement.
Le sentier est inauguré comme parcours de mémoire en 1994. Chaque été, une marche commémorative rejoue la traversée. Les participants partent de la cathédrale de Saint-Lizier ou de Saint-Girons et rallient Alos d’Isil en quatre jours, dans le sens inverse de la fuite originelle. Cette pratique a permis de redonner une visibilité concrète à un pan d’histoire que l’oralité familiale tenait seule depuis quarante ans.
Les passeurs ariégeois : Jean Bénazet « Piston », Jacques Cau et les autres
Le visage des filières d’évasion par les Pyrénées pendant la guerre, ce sont les passeurs. Hommes et femmes du cru, bergers, hôteliers, instituteurs, agents des Eaux et Forêts. Souvent armés d’une seule carte mentale du massif et d’une connaissance des chemins par tous les temps.
Jean Bénazet dit « Piston », mécanicien de Varilhes, commence à passer des candidats à l’évasion dès 1940. Il prend en charge des patriotes, des militaires et des Juifs vers l’Andorre par la voie de l’Hospitalet. Le 11 novembre 1942, l’occupation de la zone libre par les Allemands l’oblige à abandonner cet itinéraire. Il bascule alors sur la vallée du Garbet, moins surveillée. Son trajet, qu’il accomplissait à bord d’une Prima 4 à gazogène, partait de Foix, montait par la vallée de la Barguillière, faisait halte à Burret, puis grimpait par les cols des Marrous, de Péguère (1 375 m), de Caugnous, l’étang de Lers (1 274 m), le col d’Agnes (1 520 m), pour aboutir au col de Montescourbas à 2 444 mètrès. Soit dix-huit heures de marche en montagne. Les évadés portaient souvent des chaussures de ville. Piston a réussi huit passages avec un total de 61 personnes, jusqu’à l’embuscade allemande du 13 juin 1943, qu’il parvient à fuir.
Jacques Cau, berger de seize ans rencontré par Piston en montagne, héberge les évadés dans sa cabane au-dessus d’Aulus-les-Bains. Il accompagne souvent les groupes sur le terrain. Pris dans la rafle du 13 juin 1943, il survit, part quinze ans à New York comme cuisinier, puis revient à sa vie de berger en Ariège en 1961.
D’autres noms figurent sur les stèles disséminées dans les villages frontaliers : Irénée Cros, Blanchebarbe, Peyrevidal, Costedoat, Verdier dit « Forain ». Tous ne s’en sont pas tirés. Certains ont été torturés, déportés ou fusillés. Le risque de dénonciation pesait à chaque traversée.
| Passeur | Secteur | Itinéraire principal | Résultats connus |
|---|---|---|---|
| Jean Bénazet « Piston » | Foix-Aulus | Col de Montescourbas via Agnes | 8 passages, 61 personnes |
| Jacques Cau | Aulus-les-Bains | Cabane d’altitude, soutien logistique | Soutien logistique récurrent |
| Réseau Grimaud (Gouazé) | Ax-les-Thermes | Andorre via l’Hospitalet | ~500 évadés (1939-1940) |
| Réseau Halard | Ax-les-Thermes | Andorre | Co-acteur des 500 évadés |
Qui empruntait ces filières ? Aviateurs alliés, Juifs, réfractaires au STO
Le profil des candidats à l’évasion évolue avec la guerre. Cette diversité explique pourquoi les réseaux ont dû adapter en permanence leurs itinéraires et leurs codes.
Au début, ce sont surtout des militaires britanniques, belges et polonais qui veulent regagner leur ambassade alliée et reprendre le combat. Vient ensuite la vague des aviateurs alliés. Quand un bombardier américain ou anglais s’écrase dans le Sud-Ouest, l’équipage essaie de gagner les Pyrénées avant la Gestapo. Les filières les prennent en charge, les habillent en civil, leur apprennent quelques mots de français pour passer les contrôles.
Le second flux, plus douloureux, est celui des Juifs persécutés. À Soueix, une stèle rappelle que 686 Juifs furent astreints à résidence dans cette commune. Certains parviennent à fuir vers l’Espagne, d’autres sont raflés. Le statut des Juifs sous Vichy, en vigueur depuis octobre 1940, les a privés de leurs droits civiques et professionnels bien avant les rafles. Pour beaucoup, le passage des Pyrénées reste le dernier recours.
Le troisième flux, à partir de février 1943, est celui des réfractaires au STO. La loi du 16 février 1943 oblige les jeunes hommes nés en 1920, 1921 et 1922 à partir travailler en Allemagne. Près d’un million de Français sont concernés. Une minorité refuse et choisit le maquis ou la fuite par l’Espagne. Ces jeunes, sans expérience de la montagne, alourdissent considérablement le travail des passeurs. Le STO et son refus massif sont indissociables de l’essor des filières d’évasion par les Pyrénées pendant la guerre.
S’ajoutent enfin les volontaires politiques, journalistes, syndicalistes, élus républicains, et quelques familles entières qui n’avaient plus rien à perdre.
Le tour de vis allemand après le 11 novembre 1942
Tant que l’Ariège relève de la zone non occupée, la surveillance des passages reste l’affaire des gendarmes français et des douaniers, dont une partie ferme volontiers les yeux. Cette tolérance discrète s’effondre le 11 novembre 1942. Ce jour-là, les troupes allemandes envahissent la zone libre en réponse au débarquement allié en Afrique du Nord. Des garnisons s’installent à Foix, à Saint-Girons, à Pamiers.
La frontière espagnole passe alors sous le contrôle direct des douaniers allemands. La Grenzschutz, force de surveillance frontalière, et les Gebirgsjäger, équivalents allemands des chasseurs alpins, prennent position dans les hautes vallées. Beaucoup viennent d’Autriche ou de Bavière. Ils connaissent la montagne aussi bien que les bergers ariégeois. Les Allemands obtiennent un droit de poursuite jusqu’à 10 kilomètrès à l’intérieur du territoire espagnol, ce qui n’arrange rien pour les évadés qui croyaient avoir gagné une fois la frontière franchie.
En février 1943, le secteur est déclaré zone interdite. Les rafles s’intensifient. Les routes vers la montagne sont jalonnées de contrôles. Les passeurs prennent des chemins de plus en plus escarpés, et les départs se font de nuit. Le risque de tomber sur une patrouille devient quasi quotidien. Les itinéraires de basse altitude sont abandonnés au profit des cols à plus de 2 000 mètrès. Le mois de juin 1943, avec ses 113 passages réussis sur le seul axe Saint-Girons – Esterri, marque le sommet… avant la chute. Les arrestations en chaîne décapitent plusieurs filières au cours de l’été.
Les itinéraires concrets : cols, vallées et planques étagées
Cartographier précisément les routes d’évasion reste compliqué, même quatre-vingts ans après. Chaque passeur connaissait son tronçon et brouillait volontairement les pistes. On peut tout de même reconstituer trois grands axes pour le seul versant ariégeois.
L’axe oriental, par l’Hospitalet-près-l’Andorre. Le plus utilisé jusqu’en 1942. Départ d’Ax-les-Thermes ou de la vallée d’Ariège, montée vers l’Hospitalet, puis basculement sur l’Andorre par le port de Fontargente ou le port de Siguer. C’est la route du réseau Grimaud et du réseau Halard. L’occupation allemande de novembre 1942 met fin à son exploitation intensive.
L’axe central, par la vallée du Vicdessos. Départ de Tarascon-sur-Ariège ou Vicdessos, montée vers Aulus-les-Bains, étape dans la cabane de Jacques Cau, ascension nocturne par le col d’Agnes (1 520 m) puis le col de Montescourbas (2 444 m), descente sur la vallée de Tabescan en Catalogne. C’est la route de Piston après 1942.
L’axe occidental, par le Couserans. Départ de Saint-Girons, montée par la vallée du Salat puis celle du Garbet, ascension par les cols du mont Vallier, du Pas de la Core ou du Crabère, descente sur Esterri d’Àneu ou Alos d’Isil. C’est l’axe principal du Chemin de la Liberté.
À tous ces tracés s’ajoute un réseau dense de planques étagées. Granges isolées, refuges de chasse, cabanes pastorales. Ces relais permettaient à un groupe de marcher de nuit puis de dormir caché en journée. La logistique reposait sur les femmes des villages frontaliers, qui assuraient le ravitaillement, lavaient les vêtements, prévenaient des contrôles allemands. Ces actrices de l’ombre apparaissent peu sur les stèles, mais leur rôle dans la mémoire des familles juives sauvées reste fondateur.
Les lieux de mémoire en Ariège et la transmission contemporaine
Au lendemain de la guerre, les passeurs ont été décorés tardivement. Beaucoup n’ont jamais touché la moindre pension, faute de témoignages écrits. Les stèles et monuments qui jalonnent le département racontent cette reconnaissance arrachée, parfois quarante ans après les faits.
- À Vicdessos, une stèle porte cette inscription : À la gloire des passeurs du canton de Vicdessos et de ceux qui les ont aidés. Pro vestra et nostra libertate.
- À Ornolac, sur la route du Roc de Miglos : Ils choisirent la périlleuse aventure du passage des Pyrénées pour l’honneur de servir.
- À Seix, simple et puissant : Passant, souviens-toi.
- À Soueix, le rappel des 686 Juifs astreints à résidence.
- À Aulus-les-Bains, plusieurs plaques évoquant les familles qui ont caché des fugitifs.
- À Ax-les-Thermes, le monument du réseau Grimaud-Halard, avec le bilan des 500 évadés conduits vers l’Andorre.
La marche annuelle du Chemin de la Liberté, organisée chaque mois de juillet, rassemble plusieurs centaines de participants. Y figurent des descendants d’aviateurs alliés sauvés, des familles de passeurs, des classes de collège dans le cadre du Concours national de la résistance et de la déportation. L’édition 2014 a accueilli un général américain dont le père, navigateur de B-17 abattu près de Toulouse en avril 1944, avait franchi le col par cet itinéraire.
Pour aller plus loin dans la mémoire ariégeoise, deux pistes : le travail de fond mené sur la résistance Ariège avec ses réseaux, ses maquis et ses figures, et la chronique générale de l’Ariège entre 1940 et 1944, qui replace les filières dans le contexte plus large de l’occupation et de la libération du département.
Foire aux questions
Combien de personnes ont franchi les Pyrénées clandestinement pendant la Seconde Guerre mondiale ?
D’après les statistiques officielles compilées après la Libération, environ 33 000 évasions réussies ont eu lieu sur l’ensemble du versant français des Pyrénées entre 1940 et 1944. La part ariégeoise, par les hautes montagnes, est estimée à 782 personnes. Le chiffre réel est probablement supérieur, certaines traversées n’ayant jamais été déclarées par les intéressés.
Quels étaient les principaux réseaux d’évasion vers l’Espagne ?
Quatre réseaux internationaux ont dominé la chaîne pyrénéenne : la ligne Comète (Belgique – Pays basque), la ligne Pat O’Leary (Marseille – Pyrénées-Orientales), la ligne Marie-Claire (qui succède partiellement à Pat O’Leary) et le réseau Andalousie de la France Libre. En Ariège, le réseau Grimaud du colonel Gouazé et le réseau Halard ont organisé environ 500 passages via l’Andorre dès 1939-1940.
Qu’est-ce que le Chemin de la Liberté en Ariège ?
C’est un sentier de 70 kilomètrès environ qui reliait Saint-Girons à Esterri d’Àneu, en Catalogne, par le col de la Pale de la Clauère à plus de 2 500 mètrès. Très emprunté entre 1942 et 1944, il a été inauguré comme parcours mémoriel en 1994. Chaque été, une marche commémorative en quatre étapes rejoue la traversée, en partant le plus souvent de la cathédrale de Saint-Lizier.
Qui était Jean Bénazet, dit « Piston » ?
Jean Bénazet était un mécanicien de Varilhes, en Ariège, devenu passeur dès 1940. Il a organisé huit passages entre la France et la Catalogne, faisant traverser 61 personnes au total. Son itinéraire passait par les cols d’Agnes et de Montescourbas. Il a échappé à une embuscade allemande le 13 juin 1943 et s’est ensuite engagé dans la politique locale après la Libération.
Qui empruntait ces filières d’évasion ?
Quatre profils principaux : les militaires alliés (Britanniques, Belges, Polonais), les aviateurs anglais et américains abattus dans le Sud-Ouest, les Juifs fuyant les persécutions et les rafles, et les jeunes réfractaires au Service du Travail Obligatoire après février 1943. À ces groupes s’ajoutaient quelques familles entières, des résistants traqués, des élus républicains et des volontaires politiques cherchant à rejoindre Alger ou Londres.
Pourquoi la frontière était-elle plus surveillée à partir de novembre 1942 ?
Le 11 novembre 1942, les troupes allemandes envahissent la zone non occupée en réponse au débarquement allié en Afrique du Nord. À partir de cette date, les douaniers allemands de la Grenzschutz et les chasseurs alpins Gebirgsjäger prennent le contrôle direct de la frontière. En février 1943, la bande frontalière est déclarée zone interdite. Les passeurs basculent alors sur des itinéraires de haute montagne, plus longs et plus dangereux.
Existe-t-il des lieux de mémoire à visiter en Ariège ?
Oui, plusieurs. Le départ du Chemin de la Liberté à Saint-Girons, les stèles de Vicdessos, Ornolac, Seix, Soueix et Aulus-les-Bains, le monument du réseau Grimaud à Ax-les-Thermes, et plus largement le camp du Vernet d’Ariège pour le pendant carcéral de cette histoire. Le musée départemental et certaines associations locales proposent régulièrement des conférences et des randonnées guidées sur les pas des passeurs.






