Résistance et déportation dans les Pyrénées-Orientales : un département en première ligne (1940-1944)

Coincé entre la Méditerranée et la frontière espagnole, le département des Pyrénées-Orientales a porté pendant la guerre un fardeau particulier. Cinq camps d’internement implantés sur son sol. Un convoi de déportation hebdomadaire ou presque depuis Rivesaltes vers Drancy à l’été 1942. Des maquis dans le Conflent et le Vallespir, des filières d’évasion par les cols catalans, une Milice départementale active jusqu’au bout. Le 19 août 1944, quand les FFI entrent dans Perpignan, ils libèrent une ville qui a payé son engagement au prix fort.
Cet article retrace l’organisation de la Résistance roussillonnaise, le fonctionnement du système concentrationnaire départemental et la chronologie de la répression, sans oublier les figures qui ont incarné cet engagement local.
Un département frontalier, en zone libre puis sous occupation allemande
Après l’armistice de juin 1940, les Pyrénées-Orientales se retrouvent dans la zone non occupée. Le département est administré par Vichy, mais sans présence militaire allemande directe pendant deux ans. Ça change le 11 novembre 1942 : en réponse au débarquement allié en Afrique du Nord, la Wehrmacht franchit la ligne de démarcation et envahit la zone Sud. Perpignan se retrouve sous occupation.
La géographie du département explique son rôle pendant le conflit. À l’ouest, la chaîne des Pyrénées avec ses cols (Le Perthus, Cerbère côté littoral, Prats-de-Mollo, la Cerdagne en altitude) offre des passages vers la péninsule ibérique. Au nord, la plaine du Roussillon avec ses camps hérités de la Retirada de 1939. Au sud, des massifs forestiers comme le Canigou et le Vallespir, terrain naturel pour les maquis. Cette configuration fait du 66 à la fois un lieu de passage stratégique pour la Résistance et un lieu d’enfermement pour Vichy puis pour l’occupant.
Dans la zone clandestine R3 du Languedoc-Roussillon, les Pyrénées-Orientales abritent rapidement des noyaux de plusieurs mouvements : Libération-Sud, Combat, Front national, Armée secrète. Les FTP, eux, s’appuient sur la forte population de réfugiés espagnols pour structurer les premiers maquis dès 1942-1943.
Le camp de Rivesaltes, « Drancy de la zone libre »
À une quinzaine de kilomètrès au nord de Perpignan, le camp Joffre de Rivesaltes occupe 600 hectares sur les communes de Rivesaltes et Salses-le-Château. Construit en 1935 comme camp d’entraînement militaire, il sert de centre de tri à partir de 1941. Vichy y regroupe trois catégories de population : les républicains espagnols réfugiés depuis la Retirada, les Juifs étrangers raflés ou expulsés des départements occupés, et les « nomades », c’est-à-dire les familles tziganes.
Le tournant intervient à l’été 1942. Le 4 août, le premier convoi quitte Rivesaltes pour Drancy. Suivront huit autres trains entre août et octobre 1942. Au total, environ 2 300 Juifs sont déportés depuis Rivesaltes vers Drancy, puis quasiment tous gazés à Auschwitz dès leur arrivée. Cette intensité des départs vaut au camp son surnom posthume de « Drancy de la zone libre », forgé par l’historienne Anne Boitel dans sa monographie de 2001.
Cette intensité des départs vaut au camp son surnom posthume de « Drancy de la zone libre », forgé par l’historienne Anne Boitel dans sa monographie de 2001.
Cette intensité des départs vaut au camp son surnom posthume de « Drancy de la zone libre », forgé par l’historienne Anne Boitel dans sa monographie de 2001.
Des organisations humanitaires interviennent dans le camp pour tenter de sauver des enfants. L’OSE (Œuvre de secours aux enfants), la Cimade, le Secours suisse aux enfants, les quakers, sortent plusieurs centaines de mineurs avant les rafles d’août 1942. Une partie de ces enfants sera cachée dans le Massif central et dans le Sud-Ouest, parfois jusqu’en Suisse.
Après les déportations massives, le camp change encore de fonction. Les troupes allemandes l’utilisent comme camp d’instruction à partir de 1943. Puis, à la Libération, il devient centre de séjour surveillé pour collaborateurs présumés, avant de servir de dépôt de prisonniers de guerre allemands jusqu’en 1948.
Le camp de Rivesaltes, comme d’autres en France, fut aussi un lieu de déportation politique vers les camps nazis.
| Période | Fonction du camp | Population principale |
|---|---|---|
| 1939-1941 | Camp militaire d’entraînement | Soldats français |
| Janvier 1941 – août 1942 | Centre d’hébergement | Espagnols, Juifs étrangers, « nomades » |
| Août – octobre 1942 | Centre de rassemblement des Israélites | 2 300 Juifs déportés vers Drancy |
| 1943 – août 1944 | Camp d’instruction de la Wehrmacht | Soldats allemands |
| 1944 – 1946 | Centre de séjour surveillé | Collaborateurs présumés |
Argelès-sur-Mer, Saint-Cyprien, Barcarès : la nasse des camps roussillonnais
Rivesaltes n’est que le plus connu d’une série de camps qui couvrent le littoral roussillonnais depuis la Retirada de février 1939. À cette date, près de 500 000 républicains espagnols franchissent la frontière en quelques semaines, fuyant la victoire de Franco. La France les parque sur les plages.
Argelès-sur-Mer est le premier ouvert. Dès le 1er février 1939, des dizaines de milliers d’hommes y sont enfermés derrière des barbelés tendus à même le sable. Les baraquements manquent, l’eau potable aussi. Les premières semaines virent au sanitaire catastrophique. Le camp accueillera jusqu’à 100 000 internés à son pic. Saint-Cyprien ouvre quelques jours plus tard, puis Barcarès en mars 1939. Tous les trois sont des camps de plein air sur la plage, gardés par des Sénégalais et des spahis marocains.
Rivesaltes n’est que le plus connu d’une série de camps qui couvrent le littoral roussillonnais depuis la Retirada de février 1939.
Ces camps se vident progressivement en 1939-1940. Une partie des internés rentre en Espagne. Une autre est versée dans la Légion étrangère ou les Compagnies de travailleurs étrangers, puis envoyée à l’intérieur du pays. Mais à partir de 1940-1941, Vichy les réactive pour d’autres internés : étrangers indésirables, Juifs raflés, opposants politiques. Saint-Cyprien est définitivement fermé après une tempête en octobre 1940 qui rend le camp inutilisable. Argelès et Barcarès tournent jusqu’en 1941, puis leur population est transférée à Rivesaltes.
Liste des camps d’internement présents dans le département pendant la guerre :
- Argelès-sur-Mer (février 1939 – 1941)
- Saint-Cyprien (février 1939 – octobre 1940)
- Le Barcarès (mars 1939 – 1941)
- Rivesaltes / camp Joffre (1939 – 1948 sous différentes fonctions)
- Collioure (camp disciplinaire pour internés indociles)
À cette liste s’ajoute, hors département mais lié à la zone, le camp de Gurs dans les Basses-Pyrénées. Plusieurs résistants du Roussillon y seront transférés et y mourront, comme le conseiller municipal de Perpignan Henri Abbadie.
L’organisation de la Résistance dans les Pyrénées-Orientales
L’activité clandestine s’enracine dès 1940-1941, d’abord autour de l’aide aux internés des camps. Des Perpignanais font passer du courrier, des médicaments, des faux papiers. Cette base humanitaire se mue progressivement en réseaux structurés.
Dans la zone R3 du Languedoc-Roussillon, les Pyrénées-Orientales voient se mettre en place quatre composantes principales :
- Libération-Sud et Combat, mouvements issus de la zone libre, regroupés en 1943 dans les Mouvements unis de la Résistance (MUR), puis dans l’Armée secrète (AS) pour la branche militaire.
- Le Front national et sa branche armée les FTPF (Francs-tireurs et partisans français), d’obédience communiste, particulièrement implantés à Perpignan et dans les bassins miniers du département.
- L’AGE (Agrupación de Guerrilleros Españoles), formée par des exilés républicains espagnols, très active dans les massifs frontaliers.
- Le Front National (FN), organisation politique large coordonnée avec le PCF clandestin.
Perpignan sert de centre nerveux. La ville concentre les imprimeries clandestines et les boîtes aux lettres mortes qui servent au cloisonnement des réseaux, en plus des caches pour résistants en transit vers l’Espagne. Le boulevard des Albères, qui porte aujourd’hui le nom de Félix Mercader (militant SFIO devenu maire le 21 août 1944), traverse un quartier qui a abrité plusieurs filières.
Les massifs accueillent les maquis. Le Canigou, le Conflent autour de Prades, le Vallespir au sud de Céret, deviennent à partir de 1943 des zones de cantonnement pour les jeunes réfractaires au STO. Le maquis Henri Barbusse, installé à Valmanya sur les pentes du Canigou, en sera l’exemple le plus marquant.
Louis Torcatis et le maquis Henri Barbusse de Valmanya
Louis Torcatis reste la figure la mieux identifiée de la Résistance roussillonnaise. Né en 1904, instituteur de profession, il s’engage dès 1940 dans Combat puis dans les MUR. Devenu chef militaire départemental de l’AS puis chef régional R3, il coordonne l’action des maquis depuis Carmaux dans le Tarn, où il est tombé le 18 mai 1944 dans un guet-apens de la Gestapo. Compagnon de la Libération à titre posthume, sa mémoire est très présente à Perpignan où plusieurs lieux portent son nom.
Sous son impulsion, le maquis Henri Barbusse s’installe au printemps 1944 dans le village de Valmanya, perché à 700 mètrès d’altitude sur les contreforts du Canigou. Le commandant en est Julien Panchot, ouvrier communiste de Perpignan rallié aux FTP. Le maquis compte une centaine d’hommes en juillet 1944, mêlant Français et guérilleros espagnols. Sa mission : contrôler les axes du Conflent, harceler les colonnes allemandes, préparer le débarquement allié.
Le 2 août 1944, le maquis attaque une colonne allemande sur la route de Prades. La représaille tombe quelques jours plus tard. Du 1er au 3 août, plus de mille hommes (Wehrmacht, Sipo-SD, supplétifs) encerclent et attaquent Valmanya. Le village est incendié. Le commandant Julien Panchot, capturé, est torturé puis exécuté le 2 août 1944. Une dizaine d’autres maquisards perdent la vie dans le combat ou sont fusillés sur place. Valmanya est aujourd’hui classé village-martyr.
Les filières d’évasion par les cols catalans
Avec sa frontière directe sur l’Espagne, le département est traversé par plusieurs filières d’évasion qui font transiter aviateurs alliés abattus, agents secrets, jeunes réfractaires au STO et juifs persécutés. Trois axes principaux structurent ces passages :
- Par la côte, via Cerbère et Banyuls : itinéraire le plus court mais le plus surveillé après 1942, lorsque la Gendarmerie maritime et la Wehrmacht renforcent les contrôles littoraux.
- Par Le Perthus et le col de Banyuls, route classique d’avant-guerre, vite saturée et surveillée.
- Par le Vallespir et le col d’Ares, via Prats-de-Mollo, plus difficile mais moins gardé. Les passages se font de nuit, en hiver dans la neige, avec des passeurs payés ou résistants bénévoles.
Les réseaux locaux travaillent en lien avec les grandes filières alliées. Le réseau Pat O’Leary (devenu Pat Line) du Belge Albert Guérisse exfiltre des aviateurs depuis 1940. Le réseau Wi-Wi, lié à l’OSS américain, utilise aussi les cols catalans. Plus à l’ouest dans le Pays basque, le réseau Comète d’Andrée de Jongh fonctionne sur le même principe. Au total, près de 33 000 personnes auraient traversé les Pyrénées clandestinement de 1940 à 1944, toutes filières confondues. Une proportion notable est passée par le Roussillon.
Les passeurs payent un prix lourd. Gilbert Brutus, ancienne gloire du rugby catalan et homme politique perpignanais, organise une filière d’évasion dès septembre 1940. Arrêté par la Gestapo en 1944, il meurt sous la torture la même année. Le stade de Perpignan porte son nom.
La répression de l’hiver 1943-1944 : Milice, Gestapo, déportations
L’arrivée des troupes allemandes en novembre 1942 transforme la nature de la répression. La Sipo-SD (police de sécurité allemande) ouvre une antenne à Perpignan, qui collabore avec la Milice française créée en janvier 1943. Le chef-adjoint de la Milice départementale Henri Treyeran tient un bureau de tabac place Arago à Perpignan ; c’est là qu’il est abattu par les Groupes francs de Libération, sur ordre de Louis Torcatis, le 2 ou 3 février 1944 selon les sources.
L’hiver 1943-1944 est marqué par une vague de sabotages ferroviaires, en particulier sur la ligne Perpignan-Rivesaltes en janvier et février 1944. Les FTP visent les trains de matériel allemand. La répression frappe en retour. Le bilan des arrestations et déportations pour le département reste difficile à chiffrer précisément, mais plusieurs centaines de résistants des Pyrénées-Orientales partent vers les camps nazis en 1943-1944. Les destinations : Buchenwald, Dachau, Mauthausen, Ravensbrück pour les femmes, et Auschwitz pour les juifs.
Quelques noms qu’on retrouve dans les archives :
- Michel Carola, déporté à Buchenwald, mort en 1945.
- Georges Brousse, déporté à Auschwitz, mort en avril 1945.
- Henri Abbadie, conseiller municipal de Perpignan, interné à Gurs où il meurt.
- Gilbert Brutus, mort sous la torture en 1944, avant déportation.
La distinction est importante : la « déportation politique » depuis le Roussillon vise les résistants français vers les camps de concentration. La « déportation raciale » depuis Rivesaltes en 1942 vise les juifs étrangers vers le centre d’extermination d’Auschwitz, via Drancy. Deux logiques différentes, deux types de camps, qu’il faut prendre soin de ne pas confondre dans l’analyse historique.
L’été 1944 : Valmanya brûlé et la libération de Perpignan
Le débarquement de Provence du 15 août 1944 précipite la débâclé allemande dans tout le sud-est. Les troupes d’occupation refluent vers le nord. Dans les Pyrénées-Orientales, la Résistance passe à l’action ouverte. Le Comité départemental de libération (CDL), constitué dans la clandestinité, prend en main l’administration provisoire.
Les 19 et 20 août 1944, les FFI du département, dont le maquis Louis Torcatis (rebaptisé après la mort de son fondateur), attaquent les colonnes allemandes en repli et entrent dans Perpignan. La libération de la préfecture est effective le 20 août, deux jours avant celle de Marseille. Félix Mercader, militant SFIO et résistant de la première heure, est installé à la mairie le 21 août. Il sera confirmé dans ses fonctions à la Libération et exercera plusieurs mandats.
Dans la foulée, une partie des guérilleros espagnols intégrés aux FFI participent à l’opération Reconquista de España. En octobre 1944, environ 4 000 hommes franchissent la frontière dans le Val d’Aran, en pensant déclencher un soulèvement contre Franco. L’opération échoue militairement mais signale le rôle politique majeur joué par les exilés espagnols dans la libération du piémont pyrénéen.
Lieux de mémoire et figures à connaître dans les Pyrénées-Orientales
Aujourd’hui, plusieurs sites permettent de comprendre cette histoire sur place. Le Mémorial du camp de Rivesaltes, ouvert au public en 2015, est le principal lieu de transmission. Conçu par l’architecte Rudy Ricciotti, il propose un parcours muséal qui retrace les vagues successives d’internement, de la Retirada aux Harkis en passant par les déportations juives de 1942. Le bâtiment, semi-enterré dans le sol du camp, est labelisé Architecture contemporaine remarquable depuis 2025.
À Prades, le Mémorial de la Résistance honore les maquis du Conflent et du Canigou. À Valmanya, un sentier de mémoire permet de parcourir les lieux du combat d’août 1944. À Perpignan, plusieurs rues, places et bâtiments publics portent des noms de résistants :
| Lieu de mémoire | Localisation | À voir |
|---|---|---|
| Mémorial du camp de Rivesaltes | Rivesaltes / Salses-le-Château | Musée, parcours, baraques préservées |
| Mémorial de la Résistance | Prades | Histoire des maquis du Conflent |
| Village-martyr de Valmanya | Massif du Canigou | Sentier mémoriel, stèles |
| Stade Gilbert Brutus | Perpignan | Hommage au rugbyman résistant |
| Boulevard Félix Mercader | Perpignan | Mémoire du maire de la Libération |
| Place Arago | Perpignan | Lieu d’exécution de Treyeran (Milice) |
Quelques ouvrages de référence existent. La somme de Georges Sentis, Les Communistes et la Résistance dans les Pyrénées-Orientales (1939-1947), en trois volumes publiés entre 1983 et 1994, reste la référence universitaire pour le département. Côté camps, la monographie d’Anne Boitel Le camp de Rivesaltes 1941-1942. Du centre d’hébergement au « Drancy de la zone libre » (Presses universitaires de Perpignan, 2001) reste l’ouvrage clé sur le sujet. Plus récemment, l’ouvrage collectif Perpignan occupée, résistante, libérée ! (1942-1944), publié par la Ville de Perpignan en 2025 pour le 80e anniversaire de la Libération, fait le point sur les recherches actuelles.






