Déportation politique en France : ces résistants envoyés dans les camps nazis pour disparaître
Plus de 150 000 personnes ont quitté la France pour les camps nazis entre 1940 et 1944. Sur ce total, près de 75 000 ont été arrêtées pour ce qu’elles avaient fait, pas pour ce qu’elles étaient. Résistants, communistes, syndicalistes, prêtrès, otages, militants de la liberté : la déportation politique forme un pan distinct de la machine concentrationnaire, avec ses circuits, ses camps de prédilection et ses procédures secrètes. Plus de 100 000 déportés ne sont jamais revenus.
Cet article s’attache au volet politique de la déportation depuis le territoire français. Il ne traite pas de la déportation raciale des Juifs et des Tsiganes, qui relève d’une logique d’extermination distincte et qui a été couverte par d’autres dossiers sur ce site (Drancy, statut des Juifs sous Vichy, rafle du Vel d’Hiv).
La déportation politique, une logique distincte de la persécution raciale
Les historiens distinguent deux flux. D’un côté, la déportation de persécution : Juifs et Roms envoyés à Auschwitz-Birkenau, Sobibor ou Treblinka pour y être assassinés en raison de leur naissance. De l’autre, la déportation de répression : opposants, résistants, otages, personnes arrêtées pour des actes ou des appartenances. Cette seconde catégorie regroupe ceux que l’on nomme aujourd’hui les déportés-résistants ou les déportés politiques.
La distinction n’a rien d’académique. Les camps de destination diffèrent. Les convois empruntent des itinéraires différents. Le marquage sur les vêtements n’est pas le même : triangle rouge pour les politiques, étoile jaune cousue sur fond de triangle pour les Juifs déportés raciaux. Le taux de survie aussi. Sur les 75 000 déportés raciaux partis de France, moins de 3 % sont revenus. Sur les 75 000 déportés de répression, près de 60 % ont survécu, même si les chiffres varient selon les camps.
Pour mieux comprendre les conditions de vie dans les camps, les témoignages des survivants offrent un éclairage précieux.
Ce sont aussi deux régimes juridiques. La déportation raciale s’inscrit dans la « solution finale » décidée à Wannsee en janvier 1942. La déportation politique repose, elle, sur le décret Nacht und Nebel signé un mois plus tôt, dont les ramifications vont marquer durablement le sort des résistants français.
Le décret Nacht und Nebel, ou la disparition organisée
Le 7 décembre 1941 (complété par deux textes du 12 décembre), le maréchal Wilhelm Keitel, chef du commandement suprême de la Wehrmacht, signe sur ordre exprès d’Hitler une directive qui change la donne. Son nom : Nacht und Nebel-Erlass, le décret « Nuit et Brouillard ». Son but : faire disparaître les résistants des territoires occupés sans laisser de trace, sans procès public, sans communication aux familles.
Le texte d’Hitler est sans détour. « Les peines de privation de liberté et même les peines de réclusion à vie sont, pour de tels actes, regardées comme des signes de faiblesse. Un effet de frayeur efficace et durable ne peut être obtenu que par la peine de mort ou par des mesures propres à maintenir les proches et la population dans l’incertitude sur le sort des coupables. Le transfert en Allemagne permet d’atteindre ce but. »
Pourquoi cette radicalisation ? Parce que les exécutions publiques et les condamnations par les tribunaux militaires français créaient des martyrs. L’attentat du métro Barbès, le 21 août 1941, mené par Pierre Georges (le futur colonel Fabien) contre un officier de la Kriegsmarine, avait déclenché une vague d’exécutions d’otages qui produisait l’effet inverse de celui recherché : la Résistance s’étoffait, gagnait en popularité, recrutait. Hitler décide alors de répondre par l’invisibilité. Plus de procès médiatisés, plus de tombes, plus de nouvelles. La nuit et le brouillard.
Les modalités sont fixées en février 1942. Le Reichssicherheitshauptamt (RSHA), l’office central de sécurité dirigé par Himmler, reprend la procédure à la Wehrmacht. La Gestapo s’en empare et l’élargit. En France, plus de 5 000 personnes sont arrêtées au titre du décret NN. Tout contact avec le monde extérieur est interdit : colis, lettres, visites. Aucune information ne doit filtrer en cas de décès. Les NN portent les lettres N et N peintes en rouge sur leur tenue rayée.
Le décret est abrogé le 30 juillet 1944 par une nouvelle directive baptisée « Terreur et sabotage ». Trop tard pour les milliers qui ont déjà disparu.
La Journée nationale du souvenir permet de commémorer chaque année les victimes de la déportation.
Qui étaient les déportés politiques venus de France
Le visage des déportés-résistants français est plus varié qu’on ne le pense. Le titre de « déporté de la Résistance », créé par le ministère des Anciens combattants en 1948, exige un lien de causalité direct entre activité résistante, arrestation et déportation. Il ne suffit pas d’avoir résisté puis d’avoir été déporté : il faut prouver que c’est l’acte de résistance qui a déclenché la chaîne.
Parmi ces déportés, les femmes dans la Résistance ont joué un rôle crucial, souvent méconnu.
Le profil type, s’il existe, ressemble à ceci : un homme ou une femme entre 25 et 45 ans, membre d’un réseau de renseignement, d’un mouvement de résistance armée, d’un groupe d’évasion ou d’un cercle de presse clandestine. Mais la réalité déborde largement ce cadre. On trouve dans les convois :
- des militants communistes raflés dès 1941, lors des grandes vagues de répression antibolchevique
- des syndicalistes de la CGT clandestine et des socialistes
- des prêtrès catholiques et des pasteurs protestants ayant aidé à cacher des Juifs ou des aviateurs alliés
- des passeurs des Pyrénées et des Alpes, qui faisaient transiter des évadés vers l’Espagne ou la Suisse
- des étudiants distribuant des tracts ou rédigeant des journaux clandestins
- des paysans surpris à ravitailler un maquis
- des fonctionnaires accusés d’avoir transmis des informations
- des otages raflés en représailles d’actions de la Résistance, sans aucune appartenance militante
Et puis il y à les célèbres. Germaine Tillion, ethnologue, déportée NN à Ravensbrück en 1943 avec sa mère qui périra dans le camp. Geneviève de Gaulle-Anthonioz, nièce du Général, arrêtée par la Gestapo en juillet 1943, déportée également à Ravensbrück. Andrée de Jongh, créatrice du réseau d’évasion Comète. Les agents du SOE (Special Operations Executive), souvent capturés après parachutage et traités comme des espions.
Le nombre total de prisonniers politiques recensés dans le système concentrationnaire nazi, toutes nationalités confondues, est évalué entre 550 000 et 650 000. Les Français figurent parmi les nationalités les plus représentées, aux côtés des Polonais, Soviétiques et Allemands antinazis.
Les catégories et le marquage en camp
Dans le système concentrationnaire, chaque détenu portait un triangle de tissu de couleur différente cousu sur sa tenue. Cette codification, instaurée par Theodor Eicke dans les années 1930 et systématisée à partir de 1939, permettait au personnel SS de classer les déportés d’un coup d’oeil.
Le triangle rouge désignait les politiques. Sous cette étiquette, on retrouvait pêle-mêle les opposants au nazisme, les résistants des pays occupés, les militants des partis interdits, les communistes, les sociaux-démocrates, les ecclésiastiques, et même certains soldats de la Wehrmacht condamnés pour désobéissance grave. Une lettre inscrite à l’intérieur du triangle indiquait la nationalité : F pour les Français, P pour les Polonais, T pour les Tchèques, et ainsi de suite.
Les autres catégories portaient leurs propres signes. Triangle vert pour les criminels de droit commun, qui servaient souvent de Kapos. Triangle bleu pour les apatrides, dont les républicains espagnols déchus de leur nationalité par Franco. Triangle violet pour les Témoins de Jéhovah, environ 3 000 d’entre eux ayant été déportés pour leur refus de porter les armes. Triangle rose pour les homosexuels, traités avec une brutalité particulière. Triangle noir pour les « asociaux ».
Et puis, à part, les NN. Eux ne portaient pas seulement un triangle rouge. Ils avaient en plus les deux lettres NN peintes en rouge sur le dos et la poitrine. Au camp de Natzweiler, le block 13 leur était réservé, entouré de barbelés supplémentaires. Interdiction pour eux d’être affectés à un kommando de travail extérieur au camp principal, pour éviter toute évasion ou tout contact avec le monde libre.
Les camps de destination des résistants français
Tous les camps n’ont pas accueilli les mêmes profils de déportés. Quelques destinations ressortent comme les principales pour les politiques venus de France.
Natzweiler-Struthof, en Alsace annexée, est le seul camp de concentration nazi construit sur le sol français actuel. À partir du 24 septembre 1943, Himmler donne l’ordre d’y transférer tous les NN détenus dans les autres camps. Natzweiler devient ainsi « le camp des NN ». Sur l’ensemble des détenus présents au camp principal début septembre 1944 (environ 6 050), les NN représentaient 22,6 % de l’effectif. Les Français y formaient la majorité des NN (56,1 %), suivis des Norvégiens (20,6 %), des Néerlandais (15,1 %) et des Belges (6,7 %).
Buchenwald, près de Weimar en Thuringe, a reçu des milliers de résistants français à partir de 1943, après la fermeture progressive de Compiègne. Le réseau de résistance interne du camp, en partie animé par des communistes français et allemands, est resté célèbre pour son rôle lors de l’autolibération du camp en avril 1945.
Dachau, en Bavière, le plus ancien camp de concentration nazi (ouvert en mars 1933), a accueilli les survivants NN de Natzweiler lors des évacuations massives de septembre 1944.
Mauthausen et son annexe Gusen, en Autriche, sont restés classés camps de catégorie III, autrement dit les plus durs du système. Beaucoup de républicains espagnols, mais aussi des résistants français, y ont été affectés au travail dans les carrières.
Neuengamme, près de Hambourg, et son réseau de kommandos disséminés dans le nord de l’Allemagne. Le sort des déportés français y a été particulièrement tragique, notamment lors des marches d’évacuation de 1945.
Ravensbrück, à 90 kilomètrès au nord de Berlin, recevait les femmes déportées politiques. C’est là que Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Denise Vernay (soeur de Simone Veil) et des milliers d’autres résistantes françaises ont été internées. Le camp comptait jusqu’à 132 000 détenues à son apogée.
Dora-Mittelbau, ouvert en 1943 comme annexe de Buchenwald, devient un enfer souterrain où les déportés construisent les usines de fusées V2. Beaucoup de NN français y ont été affectés. Le taux de mortalité y dépassait celui de la plupart des camps.
Ce tableau d’ensemble cache une réalité plus mouvante : les déportés passaient souvent par plusieurs camps. Un convoi pouvait arriver à Compiègne, puis à Buchenwald, puis être réaffecté à Dora ou à un kommando externe, puis évacué en marche de la mort vers Bergen-Belsen ou Mauthausen. Reconstituer le parcours d’un déporté exige souvent plusieurs jours d’archives.
De Compiègne aux convois, le voyage vers l’Allemagne
Avant les camps, il y avait les prisons. Fresnes en région parisienne, le Cherche-Midi, Romainville, La Santé, mais aussi des centaines de prisons départementales. Les résistants y étaient souvent torturés par les services de la Gestapo de la rue Lauriston ou de l’avenue Foch. La durée de la détention variait : quelques jours pour les uns, plusieurs mois pour ceux que les Allemands espéraient retourner ou faire parler.
Le camp de Compiègne-Royallieu, ouvert dans une ancienne caserne en juin 1941, est devenu la plaque tournante des départs vers l’Allemagne. C’est de là que partent la quasi-totalité des grands convois de déportés politiques : convoi du 6 juillet 1942 vers Auschwitz (le seul de politiques vers ce camp), convoi du 24 janvier 1943 vers Auschwitz (le « convoi des 31 000 », essentiellement composé de femmes communistes), convoi du 2 juillet 1944 vers Dachau (le « train de la mort », où 540 hommes sur 2 166 sont morts pendant le trajet de trois jours).
Les conditions de transport relevaient de la cruauté délibérée. Wagons à bestiaux de 4 mètrès sur 8, conçus pour transporter 40 hommes ou 8 chevaux, dans lesquels les Allemands entassaient 80 à 100 déportés. Pas de fenêtre, pas de seau pour les besoins, pas d’eau pour plusieurs jours. Les morts restaient avec les vivants jusqu’à l’arrivée. Certains déportés du convoi du 2 juillet 1944 sont devenus fous dans le wagon.
L’Ariège dans le système de déportation politique
Le département de l’Ariège a joué un rôle particulier dans cette histoire. Frontière avec l’Espagne, montagnes, vallées difficiles d’accès : tout désignait le territoire comme refuge pour les opposants, terre de maquis et voie d’évasion. Plusieurs centaines d’Ariégeois ont payé leur engagement par la déportation. Pour en savoir plus, voir notre dossier sur la déportation en Ariège et la page consacrée aux victimes de la déportation ariégeoise.
Le camp du Vernet d’Ariège, traité dans un article dédié, a constitué une étape pour de nombreux internés politiques avant leur transfert vers les camps allemands : républicains espagnols, juifs étrangers, mais aussi résistants français raflés en zone sud. Plus de 40 000 personnes y sont passées entre 1939 et 1944. Une partie a été déportée à Dachau, Buchenwald ou Auschwitz selon les convois.
Le maquis de l’Ariège, structuré autour de plusieurs vallées (Couserans, vallée de l’Ariège, plateau de Sault), a aussi connu des arrestations massives. Les opérations de répression menées par la Wehrmacht et la Gestapo de Toulouse, parfois épaulées par la Milice française, ont conduit à des vagues d’arrestations et de déportations en 1943 et 1944. Les survivants ariégeois rentrés en 1945 ont laissé des témoignages précieux, conservés par les Archives départementales et les associations d’anciens déportés.
Conditions de détention et mortalité
Une fois dans le camp, le quotidien était fait de faim, de froid, de coups et de travail forcé. Ration officielle : 300 grammes de pain par jour, une soupe claire au déjeuner, un ersatz de café noir le matin. En réalité, les quantités étaient souvent inférieures, et la qualité de la soupe variait selon les Kapos qui servaient.
Le travail forcé pouvait prendre toutes les formes : carrière de granit à Mauthausen et Natzweiler, tunnels souterrains à Dora, usines d’armement déplacées dans les camps à partir de 1943, terrassement, constructions diverses. À Natzweiler, le travail à la carrière a tué un détenu sur cinq parmi les NN en 1944.
Les violences étaient quotidiennes. Coups de matraque pour avoir mal marché au pas, pendaisons publiques en présence de tout le camp lors des appels, expériences médicales dans certains blocs (typhus à Buchenwald, vaccins contre la malaria à Dachau, chambre à gaz expérimentale à Natzweiler). Les femmes subissaient en plus des violences sexuelles, dont la stérilisation forcée, expérimentée notamment au block 10 d’Auschwitz et à Ravensbrück.
Le taux de mortalité variait selon les camps, les périodes et les catégories de déportés. Pour les NN français à Natzweiler en 1944, un sur cinq est mort. Pour les déportés du convoi du 2 juillet 1944, plus de 500 sur 2 166 sont morts pendant le trajet. Au total, sur les 75 000 déportés politiques partis de France, environ 40 % ne sont pas revenus.
Retour, statut juridique et travail de mémoire
Pour ceux qui sont rentrés, le retour s’est fait par étapes. Libération des camps par les Alliés au printemps 1945 (Buchenwald le 11 avril, Dachau le 29 avril, Mauthausen le 5 mai, Ravensbrück le 30 avril). Transferts vers des centres de rapatriement, souvent l’hôtel Lutetia à Paris pour les déportés français. Examens médicaux. Familles à retrouver, parfois disparues elles aussi.
L’État français crée en 1948 plusieurs titres distincts : « déporté politique », « déporté de la Résistance » (ou déporté-résistant), et « interné politique » pour ceux qui ont été emprisonnés en France sans avoir été transférés en Allemagne. Le titre de déporté de la Résistance est le plus exigeant : il faut prouver le lien causal entre l’engagement résistant et la déportation, fournir les attestations du réseau, le compte rendu du tribunal allemand le cas échéant, le parcours en camp. Les Archives victimes des conflits contemporains à Caen conservent ces dossiers individuels, dont une grande partie est aujourd’hui consultable.
Le travail de mémoire a été porté par les survivants eux-mêmes. La Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP), créée en 1945, a longtemps animé les commémorations et collecté les témoignages. L’Association nationale des anciennes déportées et internées de la Résistance (ADIR), portée notamment par Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion, s’est concentrée sur la mémoire des femmes. Le Concours national de la Résistance et de la Déportation, qui réunit chaque année 40 000 collégiens et lycéens, perpétue cette transmission.





