Gaston Monnerville, résistant sous le pseudonyme Saint-Just : pourquoi il n’a jamais été déporté

On lit parfois, au détour d’un article ou d’une recherche généalogique, l’expression « Gaston Monnerville résistant déporté ». Le raccourci est tentant. Il est aussi faux. L’ancien président du Sénat, petit-fils d’esclaves guyanais, a bien rejoint la Résistance dès l’hiver 1940-1941, puis le maquis d’Auvergne en 1942. Mais il n’a jamais été déporté. Il a fait l’inverse : soigner, cacher, organiser l’aide aux persécutés depuis son poste de Commandant Saint-Just, dans un petit hôpital de montagne au coeur du Cantal.
Cette précision compte. D’abord parce qu’elle rend justice à un homme qui a risqué sa peau pendant quatre ans sans finir à Drancy ou en Silésie. Ensuite parce que confondre résistants et déportés dilue la réalité de ceux qui ont été arrêtés, internés, envoyés vers Auschwitz, Mauthausen ou Ravensbrück. Le souvenir des déportés ariégeois, comme celui des rescapés, mérite qu’on distingue les trajectoires.
Voici donc l’histoire vraie de Monnerville résistant, loin des approximations.
Monnerville résistant, oui. Déporté, non.
Soyons direct. Gaston Monnerville (1897-1991) figure parmi les grandes figures de la Résistance intérieure française. Il n’a jamais été arrêté par la Gestapo ni par la Milice. Il n’a connu aucun camp, ni de transit comme Drancy, ni de concentration, ni d’extermination. Il a traversé la guerre dans le maquis puis à l’hôpital militaire FFI de Cheylade, dans le Cantal. En octobre 1944, il redescend la vallée avec le grade de commandant des Forces Françaises de l’Intérieur. Chevalier de la Légion d’honneur au titre militaire en 1947, Croix de guerre, médaille de la Résistance : la République a reconnu officiellement son parcours de combattant clandestin, jamais de déporté.
Pourquoi la confusion persiste ? Trois raisons reviennent. Le champ lexical « résistant déporté » forme un couple quasi automatique pour beaucoup de lecteurs. Ensuite, Monnerville a défendu, protégé, soigné des personnes qui, elles, ont connu la déportation. Son engagement politique d’après-guerre contre l’oubli (commémorations, discours au Sénat, soutien aux anciens combattants) l’associe durablement à la mémoire des camps, sans qu’il y ait lui-même survécu.
De Cayenne à Toulouse : un parcours forgé par la République
Gaston Monnerville naît à Cayenne le 2 janvier 1897. Ses grands-parents paternels étaient esclaves. Sa famille vient de Case-Pilote, en Martinique. Le petit garçon grandit sous le soleil guyanais, dans une colonie française qui vit à la lisière de la forêt et de l’Atlantique.
À quinze ans, en 1912, il quitte la Guyane pour la métropole. Il a décroché une bourse. Sa destination ? Toulouse. Le lycée Pierre-de-Fermat, dans l’ancien hôtel Bernuy, l’accueille pour ses années de terminale. Ville rose, briques chaudes, classes exigeantes. Il y prépare le baccalauréat, puis s’inscrit aux facultés de lettres et de droit de Toulouse.
Ses années toulousaines le marquent durablement. En 1918, il s’inscrit au barreau de Toulouse comme avocat stagiaire. En 1921, à Paris cette fois, il soutient sa thèse de doctorat « L’enrichissement sans cause » (primée par le ministère de l’Instruction publique) et rejoint le barreau de la capitale. Son cabinet devient rapidement connu. Il défend des affaires politiques, des accusés guyanais lors du procès Galmot en 1931, des militants syndicaux, des étrangers menacés d’expulsion.
Vous voyez le portrait ? Pas celui d’un bureaucrate. Un plaideur, un orateur, un homme qui s’expose. Son choix politique de 1940 va découler, logiquement, de cette pratique d’avocat des opprimés.
L’avocat, le député, puis le combattant volontaire de 1939
Avant la guerre, Monnerville cumule les mandats. Élu député radical de la Guyane en 1932, réélu en 1936. Maire de Cayenne en 1935. Sous-secrétaire d’État aux Colonies en 1937 et 1938, sous les gouvernements Chautemps puis Daladier. Il défend, à la tribune, la départementalisation des « vieilles colonies » et l’égalité des droits entre Antillais, Guyanais et métropolitains.
Le 2 septembre 1939, la France déclare la guerre à l’Allemagne. Monnerville a 42 ans. Il n’est pas mobilisable d’office. Il s’engage volontairement. Il rejoint la Marine comme officier à l’état-major du port de Toulon. Lorsque l’armistice tombe en juin 1940, il est démobilisé. Il refuse de se rallier à Vichy. À cette époque, le régime de Pétain commence d’ailleurs à remettre en cause son statut : loi du 3 octobre 1940 sur le statut des juifs, épurations progressives visant les élus « indésirables ».
C’est là que bascule sa vie.
L’entrée dans la Résistance : le mouvement Combat dès l’hiver 1940
Hiver 1940-1941. La zone dite « libre » existe encore. Les mouvements de résistance balbutient. Henri Frenay lance Combat, un réseau structuré autour d’un journal clandestin et d’une organisation paramilitaire. Gaston Monnerville rejoint le mouvement. Il commence par des tâches de renseignement, de propagande et de liaison entre avocats et familles d’internés.
Sa couverture ? Avocat itinérant, il plaide dans plusieurs barreaux du Sud. Cette mobilité lui permet de circuler entre Toulouse, Limoges, Clermont-Ferrand et Nîmes sans éveiller trop de soupçons. La Milice et la Gestapo le cherchent, mais il passe entre les mailles.
Un détail le place parfois dans l’orbite de l’Ariège. Les avocats de la région toulousaine, intégrés aux réseaux de la Résistance du Sud-Ouest, entretenaient des contacts avec les maquis pyrénéens. Le camp du Vernet d’Ariège, ouvert en 1939 pour interner les républicains espagnols, devient un lieu de transit vers les camps nazis à partir de 1942. Plusieurs avocats de Toulouse, dont Monnerville connaît bien certains confrères, interviennent pour tenter d’arracher des internés à la déportation. Les archives ne prouvent pas une présence directe de Monnerville dans l’Ariège. Mais les réseaux qui traversent le département (filière Combat, filière du SOE britannique, passeurs vers l’Espagne) forment le même écosystème que celui qu’il anime depuis l’Auvergne.
Le Commandant Saint-Just dans le maquis d’Auvergne, 1942-1944
Le 11 novembre 1942, les Allemands envahissent la zone Sud. Marseille, Lyon, Toulouse tombent sous contrôle militaire direct. Monnerville, repéré, doit disparaître.
Il prend un pseudonyme : Saint-Just. Il rejoint le groupe du commandant Cheval, dans le maquis d’Auvergne. Son grade monte vite. D’abord capitaine, puis commandant des FFI. Sa mission principale : agent de liaison entre les réseaux de la Lozère, de l’Ardèche et du Gard. Il parcourt des centaines de kilomètrès à vélo, en train, à pied. Il franchit les cols, porte des ordres, des plans d’embuscade, des identités fausses.
Son épouse Marcelle l’accompagne. Elle participe elle aussi aux activités clandestines. Le couple s’installe à Cheylade, un village du Cantal perdu dans la vallée de la Petite Rhue, 1 000 habitants à l’époque. Altitude 950 mètrès. L’endroit est idéal pour les maquisards : forêts denses, grottes, hameaux isolés, routes peu praticables en hiver.
De cette base, Saint-Just coordonne les parachutages alliés, recueille les agents du SOE envoyés depuis Londres, organise les sabotages de voies ferrées et de lignes téléphoniques. Le Royal Air Force largue, en 1944, des containers d’armes dans les prairies voisines. Les maquis du Cantal, du Puy-de-Dôme et de la Haute-Loire tiennent bon jusqu’à la Libération, malgré les représailles (voir Mont-Mouchet en juin 1944, Tulle, Oradour-sur-Glane).
Cheylade, été 1944 : l’hôpital militaire FFI du Commandant Saint-Just
Juin 1944. Les Alliés débarquent en Normandie. Les maquis passent à l’offensive. Les combats font des blessés.
Avec son épouse, Monnerville transforme l’hospice civil de Cheylade en hôpital militaire FFI. L’opération est risquée : récupérer lits et médicaments, trouver des médecins prêts à soigner des résistants sans poser de question. Un médecin de Vic-sur-Cère, un chirurgien d’Aurillac, trois infirmières locales. Voilà l’équipe.
De juin à août 1944, l’hôpital accueille plus de 200 blessés. Maquisards, aviateurs alliés abattus, agents du SOE, civils victimes de représailles. Certains blessés sont des juifs cachés dans les fermes du Cantal, blessés lors d’arrestations. L’hôpital les soigne, les équipe de faux papiers, les achemine vers la Suisse ou l’Espagne.
Ironie de l’histoire : Monnerville, loin d’être déporté, devient l’un des rouages qui empêchent la déportation d’une poignée de réfugiés. Il ne les sauve pas tous. Il en sauve certains. C’est déjà beaucoup.
« Gaston Monnerville résistant déporté » : d’où vient la confusion ?
Revenons à la formule qui circule. Pourquoi « résistant déporté » ?
Plusieurs pistes. La mémoire collective française associe la Résistance et la déportation dans un même continuum tragique. Les rafles de résistants existent : dès 1943, les arrestations dans les maquis envoient des hommes vers Mauthausen, Natzweiler-Struthof, Buchenwald. Un résistant sur quatre arrêtés finit déporté. La formule « résistant déporté » est donc statistiquement cohérente pour beaucoup. Mais pas pour Monnerville.
Ensuite, certains moteurs de recherche agrègent automatiquement les résultats des biographies (résistant) et des archives de la Shoah (déporté), créant une confusion lexicale chez l’utilisateur.
Enfin, Monnerville a consacré l’après-guerre à la mémoire des camps. Discours du 25 avril 1965 au Sénat, préfaces d’ouvrages de déportés, visites officielles à Auschwitz, présence aux commémorations de la rafle du Vel d’Hiv. Cette place qu’il occupe dans la mémoire nationale l’associe visuellement aux anciens déportés. Beaucoup de lecteurs extrapolent et lui prêtent un destin qu’il n’a pas vécu.
Rétablir les faits n’enlève rien à son parcours. Ça le rend plus exact.
Après la guerre : président du Sénat et voix des oubliés
À la Libération, le Commandant Saint-Just redevient Maître Monnerville. Il reprend sa robe d’avocat. Le général de Gaulle le charge, en 1945, de préparer la loi de départementalisation des quatre vieilles colonies, qui aboutit le 19 mars 1946. Guadeloupe, Martinique, Guyane et Réunion deviennent départements français.
Monnerville est élu sénateur de la Guyane en 1946. Dès 1947, ses collègues l’élisent président du Conseil de la République. Première pour un Afro-descendant dans l’histoire parlementaire française. Il le restera jusqu’en 1968, sans interruption, présidant ensuite le Sénat sous la Cinquième République.
En 1948, il change de circonscription. Le Lot l’élit à la place de la Guyane. Pourquoi le Lot ? Parce que le canton de Sousceyrac, à la pointe nord du département, jouxte le Cantal. Monnerville reste attaché à cette Auvergne qui l’a protégé et à la Résistance qu’il y a menée. Il rachète une maison à Saint-Céré, qu’il habite jusqu’à sa mort.
Un épisode, en 1962, marque l’histoire politique française. Monnerville dénonce le projet de De Gaulle d’élire le président de la République au suffrage universel direct, sans passer par une révision constitutionnelle en bonne et due forme. Il parle de « forfaiture ». Le mot claque. De Gaulle ne lui pardonnera jamais. Mais la postérité a donné raison au sénateur guyanais sur le fond juridique.
La mémoire de Monnerville résistant en Ariège et dans le Sud-Ouest
Quelques traces, peu nombreuses mais réelles, relient la mémoire de Monnerville à l’Ariège et au Sud-Ouest. Le lycée général et technologique Gaston-Monnerville à Cahors (Lot) porte son nom depuis 1992. Une rue, à Toulouse, le rappelle. Des plaques à Cheylade rendent hommage au Commandant Saint-Just.
En Ariège, le lien est indirect mais documenté. Les réseaux de résistance qu’il a connus passaient par le camp du Vernet d’Ariège, par les maquis du Couserans, par les filières d’évasion vers l’Espagne via Foix, Seix et Aulus. Les portraits de résistants ariégeois recoupent, à bien des endroits, les trajectoires des hommes de Combat. Monnerville, s’il n’a pas combattu dans le département, en partageait la géographie mentale : celle d’un Sud-Ouest refuge, poreux, sillonné de maquisards, d’agents britanniques et de passeurs pyrénéens.
Sa mémoire en Ariège se construit aussi par contraste. Là où le département a connu la déportation directe (internés étrangers du Vernet envoyés vers Auschwitz et Dachau), Monnerville est l’autre visage de la Résistance : celui qui survit, qui soigne, qui organise la mémoire des victimes après 1945.
Les dates-clés de Monnerville résistant
| Année | Événement |
|---|---|
| 1897 | Naissance à Cayenne, Guyane française |
| 1912 | Arrivée à Toulouse, lycée Pierre-de-Fermat |
| 1921 | Docteur en droit, inscription au barreau de Paris |
| 1932 | Élu député radical de la Guyane |
| 1937-1938 | Sous-secrétaire d’État aux Colonies |
| 1939 | Engagé volontaire dans la Marine |
| Hiver 1940-1941 | Entrée dans le mouvement Combat |
| 11 novembre 1942 | Occupation de la zone Sud, passage dans la clandestinité |
| Octobre 1942 – octobre 1944 | Maquis d’Auvergne, pseudonyme Saint-Just |
| Juin-août 1944 | Direction de l’hôpital militaire FFI de Cheylade |
| 1946 | Sénateur de la Guyane |
| 1947 | Président du Conseil de la République, Chevalier de la Légion d’honneur |
| 1948 | Élu sénateur du Lot |
| 1958-1968 | Président du Sénat sous la Ve République |
| 7 novembre 1991 | Décès à Paris |
Ce qu’il reste de Monnerville résistant
On ne peut pas dire qu’il ait été déporté. Les faits le contredisent. Mais faut-il pour autant minimiser son engagement ? Non. Sa Résistance dure quatre ans, sans faille, et se solde par plus de 200 vies sauvées dans un hôpital de montagne. C’est la vérité nue, sans fioriture. Point fort : il a agi, dès l’hiver 1940, quand la Résistance n’était qu’une poignée. Limite : il n’est jamais devenu une icône populaire, éclipsé par les figures de la France libre ou par son image tardive de sénateur consensuel. La mémoire, parfois, est injuste avec ceux qui ont survécu en sauvant.






